Quand San Francisco était surnommée « Paris of the Pacific »

Eleanor Dumont, Francois Pioche et Emile Verdier. (Photo : DR)

« Commercial Street is French, decidedly French, and in it you may see a miniature of the great city La Grande Republique, a mini Paris in San Francisco ». Voilà ce que l’on pouvait lire dans les pages du quotidien The Alta California en 1851. Plus d’un siècle plus tard, Commercial Street existe toujours et près de 65.000 Français (estimation du Consulat) habitent la Baie de San Francisco.

L’histoire des premiers Français à San Francisco, s’étale sur cinq ans : de 1849 à 1854. Quand l’or est découvert en janvier 1848, au pied de la Sierra Nevada, San Francisco est un village de 800 âmes. En l’espace d’une année, il se peuple de 25.000 habitants venus d’Amérique. Le 5 décembre 1848, le discours sur l’état de l’Union du président James K. Polk, mentionnant « de l’or en abondance » traverse l’Atlantique et se diffuse dans l’Hexagone. « Au départ, les Français étaient sceptiques et ne croyaient pas à cette histoire d’or. Ils pensaient que les Américains racontaient cela pour que les gens migrent de l’est à l’ouest », souligne Gilles Lorand, guide francophone à San Francisco, tout en précisant qu’en 1848 la France est dans « un état pitoyable au niveau politique, économique, social ».

Trois vagues de migrations françaises

Le premier bateau français arrive dans la Baie en septembre 1849. Ils embarquent sur des anciens baleiniers exploités par la trentaine de compagnies maritimes qui viennent tout juste d’émerger. « Durant le voyage de six mois, il est interdit de parler politique sur le bateau. Pour éviter les conflits entre Républicains et Monarchistes », raconte Gilles Lorand. Entre 1850 et 1851, près de 15.000 Français mettent le cap sur San Francisco. « La première vague, ce sont des Français de classe moyenne et classe supérieure car le voyage coûte environ 1.000 francs (germinal, Ndlr), l’équivalent d’une année de salaire », précise Gilles Lorand. Les cadets de familles plus pauvres font aussi partie du voyage.

Dans les mines, les Français étaient surnommé les “keskydees” car ils comprenaient très mal l’anglais. Il ont été les premiers à faire grève pour protester contre la taxe de 50 % sur l’or collecté par les étrangers. Très vite, il ont préféré ouvrir des commerces en ville plutôt qu’aller se tuer à la tâche dans les mines. « Comme il étaient très mauvais en anglais, ils avaient des difficultés à s’intégrer ».

Les Français se sont donc spécialisés dans les petits boulots, tels que décrotteur. La communauté française s’installe sur Grant Street (jadis Dupont Street) et Commercial Street, dans le prolongement de Long Wharf, le ponton où sont déchargées les marchandises en provenance de France et d’ailleurs. « À French Town, on trouvait du Bordeaux, de l’eau de vie de Normandie, des chapeaux à plumes et des grandes robes à la mode de Paris. C’est aussi devenu le quartier général des maisons de jeu de SF ! » En 1852, San Francisco compte 6.000 Français sur 36.000 habitants permanents.

Entre 1852 et 1853, déferle la deuxième vague de migrants français. Baptisée “la vague des lingots d’or”, elle est instiguée par Louis Napoléon Bonaparte. « Il voulait faire un coup d’État, alors il cherchait à éloigner les intellectuels qui pouvaient lui mettre des bâtons dans les roues ». Pour cela, Napoléon III créé une loterie nationale où il met en jeu des voyages en Californie et un lingot d’or de 400.000 francs. Ce sont donc près de 3.000 opposants potentiels de Napoléon ainsi que de nombreux paysans qui débarquent à San Francisco aux frais du prince.

La troisième vague amène femmes et enfants venus rejoindre le paternel. « Les Françaises étaient la curiosité de San Francisco. À l’époque 90 % de la population étaient des hommes. Les gens étaient prêt à payer juste pour s’afficher à leurs côtés ! » Elles sont nombreuses a faire fortune en monnayant leur présence. D’autre deviennent croupières pour attirer la clientèle. L’Eglise Notre Dame des Victoires sur Bush Street – où la messe est dite en Français chaque dimanche encore aujourd’hui – est édifiée sous l’impulsion des migrantes tricolores. « Quand les femmes sont arrivées, elles ont fait des pieds et des mains pour avoir une église française ! »

Les Français illustres

L’une des Françaises les plus connues de French Town s’appelle Eléanor Dumont, alias “Madame Moustache” à cause de son duvet proéminent. « Elle monte des maisons de jeu car c’est une très bonne dealeuse de cartes. Elle tient également le Parisian Manson, la maison close haut-de-gamme de San Francisco ».

Deux Français, les frères Lazard s’occupent eux de garder bien au chaud l’or des mineurs. « Ils ont commencé en leur louant des coffres fort ». Il y a aussi François Louis Alfred Pioche, un entrepreneur qui convainc des fonds français d’investir dans l’ouest américain. Il utilise ces capitaux pour créer la première ligne de chemin de fer de la ville sur Market Street ou encore pour financer les travaux pour alimenter San Francisco en gaz. Il s’agit de PGE (Pacific Gas and Electric Company) que l’on connait aujourd’hui. Et dans le quartier d’Excelsior, vous trouverez Pioche Street !

Les Frères Verdier ont ouvert le premier grand magasin de San Francisco en 1896. Son nom ? “City of Paris”. En 1850, Emile Verdier arrive à San Francisco à bord d’un trois-mâts à la proue gravée de quatre mots : “la ville de Paris”. Lorsqu’il entre dans la Baie, avec les cales remplies de marchandises “from Paris”, le bateau est pris d’assaut avant même qu’il ne soit amarré à Long Wharf. « Il a réussi à vendre sa marchandise avant même de toucher terre ! » Le City of Paris a été racheté par Neiman Marcus en 1974. Aujourd’hui, lorsque vous entrez dans ce grand magasin d’Union Square, il ne reste que l’immense rotonde de l’emporium d’origine. Le dôme de verre représente un bateau sur les flots, accompagné de la devise de Paris “fluctuat nec mergitur”…

Alors qu’il n’y a quasiment plus d’or accessible en Californie, un certain Raphaël Weill est venu travailler dans un magasin de produits français tenu par des américains. Très vite, il devient propriétaire et renomme la boutique “The White House”, traduction malheureuse de “La Maison de Blanc”. « Lors du violent tremblement de terre de 1906, il commande des stocks de vêtements pour rhabiller 5000 femmes et enfants ». Très estimé par la population san franciscaine, il est fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1920, année de sa mort. Aujourd’hui, au dessus du Banana Republic de Grant Avenue, il est écrit “The White House”…

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Photo du profil de Klervi Drouglazet
Jeune journaliste bretonne, Klervi a écrit ses premières lignes dans les pages du journal Ouest-France avec qui elle continue de collaborer. Après des études de Sociologie et de journalisme, elle a vécu six mois à Athènes puis a traversé les États-Unis en auto-stop pour finalement poser son clavier à San Francisco en août 2016.
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