L’Amérique de Catherine Cusset, à la vie à la mort

“Dis, je pensais: pourquoi tu ne m’envoies pas tes questions par e-mail, comme ça je peux prendre le temps d’y répondre et on peut profiter tranquillement de ce déjeuner ensemble?” On m’a déjà fait des accueils plus enthousiastes en début d’interview… Comme un rappel de cette règle journalistique que j’ai pour une fois choisi d’ignorer: on n’écrit pas sur ses amis.

Catherine Cusset et moi nous connaissons depuis une dizaine d’année, compagnons de la sphère française de New York, où elle habite depuis plus de vingt-cinq ans. Il aurait donc été sage de m’en tenir à cette règle professionnelle et confier à quelqu’un d’autre ce portrait d’écrivain française de New York en lice pour le Goncourt. Mais pour cette fois je me suis cousu une excuse sur mesure: nul autre personnage que Catherine Cusset ne peut mieux justifier de franchir la frontière entre privé et public, entre personnel et professionnel. Et d’explorer cette question qui me taraude à chacune de mes conversations avec elle: pourquoi une romancière de son talent a-t-elle besoin de s’accrocher aux détails du réel, comme elle l’a fait dans plusieurs de ses livres qui ont fait d’elle une des représentantes de l’auto-fiction à la française? Son dernier roman, L’autre qu’on adorait, qui figure parmi les quatre derniers finalistes du Goncourt, dont le vainqueur sera annoncé ce jeudi 3 novembre, pose cette question avec plus d’acuité encore puisqu’elle y raconte la vie -et la mort par suicide- d’un de ses amis proches.

Dans notre cercle d’amis communs -dont quelques-uns se retrouvent dans L’autre qu’on adorait-, on aime répéter que lorsque Catherine Cusset est dans les parages, il vaut mieux éviter de raconter sa vie, sauf à risquer de se retrouver dans un de ses romans. Elle corrige: “on ne rentre pas si facilement dans un de mes romans; j’écris mieux en étant proche du réel, je ne sais pas pourquoi. La vie m’intéresse, c’est tout”. La vie de Thomas, son héros -nous lui conserverons ici son prénom de fiction- est, il est vrai, fascinante. Du garçon brillant et original, la star de sa bande de khâgneux, à l’homme qui se suicide à 39 ans, elle déroule l’histoire avec une maîtrise stylistique parfaite, un sens du rythme, de la gestion du temps, salué unanimement par la critique. Proust, dont Thomas était un spécialiste, accompagne le récit sans que jamais le leitmotiv ne devienne gimmick. En excellente connaisseuse du monde universitaire américain (elle a enseigné à Yale) et expatriée française aux Etats-Unis, elle avait ce qu’elle appelle “une vie parallèle à celle de Thomas”, qui lui permet de dessiner un décor criant de vérité à la longue chute de son ami.

Thomas est un garçon attachant et insupportable. Un surdoué qui se gâche. Un étudiant brillant, soutenu par son directeur de thèse à Columbia mais qui finit par échouer professionnellement. Un malade aussi, bipolaire, mais diagnostiqué tardivement et dont la condition échappe à la plupart de ses amis, et notamment à Catherine. La maladie n’apparait qu’après plus de 200 pages. L’autre qu’on adorait est un livre sur un dépressif, pas sur la dépression. “C’est vrai qu’il y a peu de pages où je décris les tourments de la dépression. Mais cette bataille intérieure est bien là, entre les lignes. Je ne décris pas la vie intérieure de Thomas mais je me place au coeur de cette vie”.

La vie intérieure, sujet sensible pour Catherine Cusset dans sa relation avec Thomas. Des années avant le suicide, elle avait écrit un livre sur ses amis -jamais publié- et consacré un chapitre à Thomas qu’elle lui avait donné à lire. Il avait détesté cette longue description de ses échecs, sentimentaux, professionnels et avait laissé tomber: “tu sais, Catherine, les gens ont quand même une vie intérieure”. Le livre est né au moins partiellement de cette réplique: “un désir de réparation, dit-elle, de rendre justice, de faire mieux que le texte qu’il avait détesté”.

Car une forme de culpabilité traverse le livre. Pas la plus évidente: elle refuse la culpabilité des survivants face aux suicidés. “On n’est pas responsable de la vie de ses amis, c’est trop lourd”. Elle assume en revanche la culpabilité “de ne pas avoir compris” la maladie, de ne pas avoir, finalement, compris son ami. Le livre lui a permis de découvrir, en même temps qu’elle recréait le personnage de Thomas, la face de lui qu’elle n’avait pas connu, celle du désespoir. “Moi, comme les autres, je ne voyais que la face de la joie, de l’exaltation”. Au point que la première version du livre qu’elle avait écrit était “ennuyeuse” dit-elle. “Je racontais notre amitié, mes souvenirs avec lui, mais il manquait quelque chose”. Il faudra une “intuition”, alors qu’elle nage à la piscine, pour qu’elle entende “comme une voix, qui me parlait de l’intérieur de sa souffrance, de sa solitude. C’était très fort et ça m’a débloquée”. Elle écrit le reste du livre en quelques mois, très vite, comme libérée par cette intuition qui lui avait donné accès à cette autre vie de son ami, jusque-là inconnue d’elle.

Mais il y a aussi une autre culpabilité dont elle ne parle pas, en tout cas pas dans le livre, mais qui en même temps le nourrit et peut-être l’explique: celle de l’écrivain. Comme la peur qu’écrire ce soit trahir. Quelques amis proches de Thomas ont refusé de répondre à ses questions. Le propre frère de Catherine, François Cusset, lui aussi écrivain, était de la bande de Thomas et lui a consacré, avant Catherine, une vingtaine de pages d’un roman. Il est parmi ceux qui, à la lecture du livre, n’ont pas reconnu leur ami et ont reproché à la romancière d’avoir écrit un livre sur la mort plutôt qu’un hommage à “celui qu’on adorait”. “Je m’attendais à ce rejet. C’est inévitable dans le cas d’un suicide, qui crée une culpabilité très grande. Mon roman n’accuse personne, surtout pas Thomas; mais oui il est dur, parce que la vie est dure”.

Quand on écrit en se saisissant de la vie des autres, on risque forcément des faire des dégâts. Pourtant, Catherine Cusset assure qu’il est important pour elle “de ne pas blesser” . Mais elle dit cela tout en reconnaissant qu’elle a écrit ce livre “très tourmentée, mais en ayant le sentiment de répondre à un appel”. La culpabilité, encore, d’écrire sur une maladie, la bipolarité, qu’elle ne connait pas de l’intérieur, mais qui touche ou a touché certains de ses proches.

La culpabilité, toujours, d’être convaincue qu’écrire est important tout en entendant la petite voix qui dit “est-ce important au point de…” Il y a des limites, elle le sait. Ces limites qui font qu’un de ses manuscrits dort au fond d’un tiroir depuis des années, parce qu’il risquerait de faire du mal à un proche.

“Ce n’est pas la transgression qui me fait écrire, c’est le désir de vérité”. De ce point de vue, son statut d’expatriée, d’auteure française vivant à New York l’aide: “il y a sans doute une ingénuité, une liberté, liées au fait de vivre entourée d’anglophones” alors qu’elle écrit en français. Une manière de se protéger dans la vie alors qu’elle s’expose dans ses livres. Avec L’autre qu’on adorait, elle a voulu écrire un “romain vrai”, qui crée l’empathie du lecteur pour Thomas. “Les gens me disent que le personnage est resté en eux, qu’ils sont happés par lui, dit-elle, et c’est la plus belle chose: lui rendre vie et justice”.