Pas un dîner entre amis ou une réunion professionnelle n’évite le sujet en ce moment. Les Français des États-Unis et du Canada sont inquiets depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, et l’expriment. Et c’est la mesure de cette inquiétude qu’offre l’enquête menée par le député des Français d’Amérique du Nord, Roland Lescure, entre les 17 et 22 mars derniers. Sur les quelque 200.000 questionnaires envoyés aux Français inscrits sur les listes consulaires dans les deux pays de la circonscription, plus de 9 000 réponses ont été reçues (un nombre important pour ce type de sondage, 4 104 des États-Unis et 4 828 du Canada) « soit 10% des votants au second tour des dernières élections » législatives en Amérique du Nord, précise le vice-président de l’Assemblée nationale, « surpris » par la réactivité des sondés et par « l’ampleur de leur stupéfaction ».
Premiers enseignements de l’enquête : 70% des entrepreneurs se disent inquiets ou très inquiets de la situation outre-Atlantique, un nombre qui grimpe à 90% pour les chercheurs et à 100% pour les étudiants. Preuve, selon Roland Lescure, que les Français d’Amérique du Nord « souffrent déjà de l’élection de Donald Trump ». En tête des préoccupations aux États-Unis : la remise en cause des valeurs démocratiques (73%), l’augmentation du coût de la vie (62%) et des difficultés économiques liées à la hausse des droits de douane (58%). La question climatique, avec la crainte de l’abandon de la lutte contre ce fléau (61%), arrive en troisième position. Au Canada, le coût de la vie (53%) et les conséquences d’une hausse des tarifs douaniers (47%) dominent les inquiétudes ; la crainte d’un conflit potentiel avec les États-Unis – militaire ou économique – est également ressentie par 42% des sondés.
Faut-il être si surpris alors que le président républicain n’applique, finalement, que ses promesses de campagne ? « Entre le 5 novembre et le 20 janvier, on était dans une inquiétude un peu sourde et dans l’étonnement face aux déclarations, analyse Roland Lescure. Mais depuis que Donald Trump est passé en mode action, c’est du concret. »
Pour le député, les résultats de cette enquête réalisée moins de trois semaines après la violente altercation entre Volodymyr Zelensky, Donald Trump et JD Vance dans le Bureau ovale de la Maison Blanche, traduisent aussi le « basculement dans les opinions », « un wake up call » face à une scène d’intimidation et d’humiliation pour le président ukrainien. Un sentiment anti-européen exprimé notamment par le vice-président américain et qui peut expliquer l’inquiétude grandissante éprouvée par les Français des États-Unis : ils sont désormais 68% à voir les États-Unis comme un adversaire pour résoudre la crise russo-ukrainienne, et 25% craignent dorénavant une discrimination envers les Européens (18% seulement des sondés au Canada).
« On a toujours un petit pincement au cœur quand on passe la frontière américaine, sauf peut-être quand on est Américain, reconnaît Roland Lescure, longtemps expatrié au Canada et détenteur de la double nationalité. C’est une frontière où les douaniers sont assez libres de tout. Il y a toujours eu des contrôles mais maintenant, les instructions sont très claires. On change de dimension », estime-t-il, pour expliquer la crainte de passer les contrôles aux frontières aujourd’hui, alors qu’un chercheur français, membre du CNRS, a été refoulé au Texas – dans des conditions pas encore totalement éclaircies.
Un résultat un peu étonnant : 11% seulement des sondés aux États-Unis se disent inquiets pour leur visa. « Je pense qu’il y a encore un peu d’incrédulité vis-à-vis de cette question, même s’il y a quelques exemples de personnes qui ont été refoulées ou détenues durant quelques heures » alors que plus d’un sondé sur quatre estime que l’état actuel des relations franco-américaines pourrait avoir un impact sur son activité professionnelle.
Comment qualifier ce nouveau sentiment à l’égard de son pays d’adoption ? Déception, désamour, dégoût ? Pour Roland Lescure, il y a une remise en cause fondamentale de ce que représentaient, jusqu’à aujourd’hui, les États-Unis. « Un Français qui décide d’y aller, y vient pour la liberté – d’entreprendre, de gagner de l’argent, d’innover, liberté d’expression, ‘the land of the free and the home of the brave‘ »- dit-il en citant les paroles de l’hymne national des États-Unis, The Star-Spangled Banner. « Or pour la première fois, dans le pays des libertés, on se retrouve avec des libertés mises en danger. C’est stupéfiant. » Selon lui, la réaction des étudiants-chercheurs est particulièrement significative. « Ils n’ont plus envie de rester aux États-Unis après le post-doc », s’auto-censurent dans leurs communications internes par peur d’être flagués par l’IA et licenciés. « 1200 chercheurs ont été licenciés par un mail le 14 février, le massacre de la Saint Valentin, comme ils l’appellent » rappelle le député.
L’inquiétude des retraités français au pays de l’Oncle Sam est également nouvelle, estime l’élu : « Ils s’interrogent sur le fait de rester ou non dans un pays où ils ont pourtant fait leur vie, où leurs enfants vivent. Ils sont déçus, surpris, estomaqués par une remise en cause fondamentale des raisons mêmes pour lesquelles ils sont venus aux États-Unis. L’innovation voit ses ailes coupées et les libertés sont entachées. »
Si les Français du Canada restent peu nombreux à envisager de rentrer en France (6%), ceux des États-Unis l’évoqueraient davantage (19%). « Le rêve américain est peut-être en train de s’éteindre », conclut Roland Lescure, alors que plus de 78% des sondés se disent aujourd’hui plutôt ou très pessimistes.