Michael Haneke: “Amour n’est pas un film sur la mort”

HanekeCrédit : cicero.de

Avec “Amour”, Michael Haneke se penche avec brio sur les thèmes de la maladie et de la vieillesse. Le chef d’oeuvre du réalisateur autrichien, qui lui a valu sa deuxième Palme d’Or à Cannes, sort en salles le 19 décembre.

Georges (Jean-Louis Trintignant) et Anne (Emmanuelle Riva) forment un couple d’octogénaires heureux et très amoureux. Lorsque Anne est subitement touchée par une attaque cérébrale, Georges est abasourdi. Tandis qu’il assiste à la dégradation progressive de l’état de sa femme, l’amour et la confiance qui règne au sein de ce couple sont mis à l’épreuve.

Dans leur petit appartement parisien de professeurs retraités, ils tentent ensemble de surmonter ce drame si courant dans la vie d’une famille. Parfois, leur fille Eva (Isabelle Huppert) leur rend visite, mais elle semble impuissante face à l’agonie de sa mère et troublée par le calme de son père. Dès le début, le spectateur sait qu’Anne mourra, mais “l’important, ce n’est pas la fin, mais le chemin qui mène à cette fin, souligne Michael Haneke. Le thème principal, ce n’est pas la mort, mais la manière dont on doit faire face à la souffrance de son partenaire.”

Le rythme lent du film épouse l’interminable agonie – physique et émotionnelle – des deux membres du couple : aucun stade de cette déchéance ne nous est épargné. Le spectateur assiste ainsi à un enchainement de scènes très banales de la vie quotidienne, devenues dramatiques en raison de l’impuissance d’Anne, bientôt réduite à des capacités d’enfant. Seule Eva incarne pour le spectateur une bouffée d’air dans ce huis-clos angoissant. “Quand on devient vieux et malade, la vie se réduit forcément à son chez-soi. Pour moi, laisser jouer presque tout le film dans un seul appartement est aussi une considération esthétique. Cela me permet de me concentrer sur la relation d’amour”, explique le réalisateur. 

Haneke est célèbre pour imposer une certaine cruauté émotionnelle à son public. Dans une scène Anne est montrée nue lorsqu’une aide-soignante la lave sous la douche. “La nudité était malheureusement inéluctable. C’était nécessaire de la montrer. Quand les deux acteurs ont lu le script, ils étaient choqués”, confie Haneke qui se qualifie de “réalisateur fidèle à ses acteurs”, ayant écrit le scénario expressément pour Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva.

Mais dans “Amour”, rien ne semble gratuit, car le film est à des années-lumières du pathos. Haneke recourt à la musique classique d’Alexandre Tharaut d’une manière très réfléchie. Pour l’Autrichien, “la musique est un mensonge dans un film réaliste. Dans la vie réelle, il n’y a pas de musique. Je ne l’utilise pas pour dissimuler mes fautes ou comme d’autres réalisateurs comme ersatz des émotions manquantes.”   

C’est parce qu’il est profondément authentique que “Amour” trouble et émeut autant. Des sujets aussi banals que la maladie et la vieillesse n’ont jamais été montrées avec aussi peu d’artifices. Le film incite aussi nécessairement à s’interroger sur la manière dont la société contemporaine porte un regard sur la fin de la vie. Pourtant, Haneke refuse d’être présenté comme avocat ou opposant de l’euthanasie. “Ce n’est pas mon travail de soutenir quoi que ce soit. Je n’approche pas un film par le biais d’un thème, mais par une émotion personnelle. Toute autre chose serait une dramaturgie de télévision. Il est dangereux au plan politique de faire une film sur “le thème” et le résultat est ridicule. Les films théoriques sont ennuyeux et les films bien intentionnés aussi. Mais je ne peux pas me défendre contre des interprétations. C’est mon destin.” Interrogé sur les réactions au film au sein sa famille, le réalisateur répond : “Ma femme et moi, nous nous sommes promis de faire tout ce que nous pouvions afin d’éviter qu’un d’entre nous soit relégué dans une maison de retraite.”

Texte par Aude Villiers-Moriamé / Propos recueillis par Matthias Keil

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