Pourquoi des grands électeurs choisissent-ils le président aux US ?

Il y a beaucoup de choses que les Français ne comprennent pas dans les élections américaines (surtout celle de 2016). Le système des grands électeurs en fait partie. Pourquoi voter pour des électeurs qui voteront pour la personne qu’on leur demande ? C’est la question bête de la semaine.

Ce choix s’est fait en 1787 lors de la convention de Philadelphie, responsable de rédiger la constitution, dans un contexte de profonde méfiance envers les partis politiques et la centralisation. L’option du suffrage universel direct a été explorée, mais les rédacteurs de la constitution pensaient que les électeurs seraient tentés de voter tout naturellement pour le candidat de leur Etat, ce qui “fausserait” le vote. Autre inquiétude: les Etats les moins peuplés s’inquiétaient de voir les plus peuplés décider de l’issue de l’élection.

Les rédacteurs de la constitution ont également réfléchi à confier l’élection au Congrès, aux gouverneurs ou aux assemblées des Etats. Bref, à un aréopage de personnalités instruites et au fait des affaires politiques – car l’information ne circulait pas aussi rapidement qu’aujourd’hui. Mais un tel système laissait planer le spectre du complot (déjà présent au XVIIIe siècle!) et le risque de corruption et de petits arrangements. “Les modèles de pouvoir exécutif dominants au XVIIIe siècle étaient monarchiques, ou alors un roi régnait avec sa clique de ministres, comme en Grande-Bretagne. Des options que les Américains avaient rejetées en 1776. L’alternative était de faire élire le président par le Congrès. Mais les rédacteurs de la constitution voulaient aussi un exécutif indépendant mais sous le contrôle du parlement” , raconte l’historien Jack Rakove dans une interview.

C’est un comité de la convention, connu sous le nom de “Committee of Eleven” , qui trouvera un compromis en optant pour le suffrage indirect: le peuple élit un collège électoral qui, à son tour, choisit le président. À l’époque, chaque Etat se voit attribuer deux grands électeurs, auxquels s’ajoute le nombre de ses représentants à la Chambre (déterminé par son poids démographique). Chaque grand électeur pouvait alors voter pour deux personnes, dont une issue nécessairement d’un Etat différent. La personnalité arrivant en deuxième position était nommée vice-président. Un système qui a perduré jusqu’à l’adoption du 12e amendement, qui a révisé les modalités de vote du collège électoral, en 1804.

A noter que rien dans la constitution – où le terme “collège électoral” n’apparait pas – n’oblige les grands électeurs à voter en fonction du vote populaire. Ce sont des lois prises au niveau des Etats – ou des serments auprès des partis politiques – qui déterminent s’ils doivent suivre le vote populaire ou non. Les cas de rebellion sont rares. Sur les 17.000 grands électeurs entre 1788 et 2000, seuls 156 ont “trahi” leurs concitoyens. Il s’agit pour l’écrasante majorité de votes isolés.

Les 538 grands électeurs se réunissent le premier lundi après le second mercredi de décembre dans la capitale de leur État et confirment leur vote en signant un “Certificate of Vote” (qui liste tous les candidats au poste de président et de vice-président ainsi que leur nombre de voix) et un “Certificate of Ascertainment” (qui liste les noms de tous les candidats grands électeurs avec le nombre de votes reçus). Ils en signent six exemplaires, envoyés à différentes personnes (président du Sénat, secrétaire de l’État où se passe le vote, archives et le juge du district où les grands électeurs se rencontrent).

Qui sont-ils ? Leur profil n’est pas clairement défini par la constitution. Celle-ci indique seulement qu’aucun sénateur, représentant politique ou personne ayant des intérêts dans le gouvernement américain ne peut occuper cette fonction.

Bien que ce système soit resté inchangé depuis plus de deux siècles, des voix se lèvent pour le reformer, voire s’en débarrasser. Selon le site des archives nationales, “en 200 ans, plus de 700 propositions ont été formulées au Congrès pour éliminer ou réformer le collège électoral (…). Les sondages montrent que les Américains étaient favorables à son abolition à 58% en 1967, 81% en 1968 et 75% en 1981″ . Les critiques ne datent pas d’hier. En 2000, George W. Bush a été élu au collège électoral alors qu’il était devancé au vote populaire par son rival Al Gore. Et cela s’était déjà produit en 1824, 1878 et 1888. Récemment, le mouvement “National Popular Vote” a fait parler de lui en poussant des lois dans chaque Etat pour instaurer le suffrage universel direct. Mais il y encore du chemin à faire.

Les leaders politiques du parti dominant dans chaque Etat s’opposent à tout changement, observe George Edwards III, spécialiste du collège électoral et professeur de sciences politiques à Texas A&M University. Certains pensent que leur Etat reçoit plus d’attention avec ce système que s’il n’existait pas. C’est une erreur: la plupart des Etats sont largement ignorés par les candidats car ils ne sont pas essentiels pour gagner l’élection. Il ne sont pas encouragés à y faire campagne. Et c’est aussi difficile de changer la constitution” .