Le professeur de français menacé d’expulsion en Louisiane finalement libéré par ICE

Djibril Coulibaly en compagnie de sa femme et de ses trois fils (Djibril Coulibaly)

Djibril Coulibaly a quitté son Mali natal il y a presque vingt ans. Recruté pour enseigner le français aux Etats-Unis, cet ancien traducteur pour le Peace Corps est arrivé en Louisiane avec sa femme en 2001. Il s’est installé dans la petite ville d’Opelousas sous visa J1 sponsorisé par le CODOFIL, le Conseil pour le développement du français en Louisiane. Il est passé sous visa H-1B six ans plus tard. Les ennuis ont commencé en 2010, lorsque la commission scolaire de la paroisse St. Landry a manqué l’échéance de renouvellement de son visa. Il est alors devenu résident illégal. Malgré les efforts de la Sénatrice de Louisiane Mary Landrieu, le projet de loi du 28 mars 2011 qui devait lui porter assistance (« Bill for the relief of Djibril Coulibali ») n’a pas abouti. Les convocations au tribunal d’immigration de la Nouvelle-Orléans se sont alors succédées.

Ce mardi 15 décembre, il ne s’est pas présenté à l’école primaire W.S. Lafargue de Thibodaux où il enseigne le français depuis huit ans aux élèves de CE1 et CE2. Monica Tauzin, directrice de l’établissement, a immédiatement contacté ses proches. Djibril Coulibaly avait bien quitté son domicile pour se rendre au travail. Sa famille a alerté les services de police, qui ont ensuite découvert que Djibril Coulibaly avait été arrêté par des agents du Service de l’Immigration et des Douanes (ICE). « Il était toujours en détention en début de semaine. La communauté lui apporte tout son soutien. Nous n’avons en revanche pas expliqué la situation aux élèves », précise-t-elle.

L’avocate et professeure de droit Hiriko Kusada le représente depuis un peu plus de six mois : « Je suis la quatrième avocate à reprendre l’affaire ; mes trois prédécesseurs ayant déjà plaidé son cas devant le tribunal d’immigration dans le but de lui obtenir le statut de résident permanent », explique-t-elle. La clinique juridique de l’université Loyola qu’elle anime a déposé lundi 21 décembre un recours demandant le sursis de son expulsion. « Il a été refusé mardi », déplore Hiriko Kusada, qui est en contact avec son client via sa famille. « Nous avons demandé la réouverture de son dossier au vu de la situation au Mali. Après le coup militaire de cet automne, il est impensable qu’il y retourne. Ses trois fils sont nés aux Etats-Unis et sont citoyens américains. Ils ne connaissent ni la langue, ni la culture du pays, et l’instabilité politique y est trop grande. » L’un des enfants de Djibril Coulibaly est également autiste non verbal, rapport le journal The Advocate, qui précise que « parce que la famille est occidentalisée et que ses enfants ont fréquenté des écoles catholiques romaines en Louisiane, [ceux qui le soutiennent estiment que] la condition de son fils est susceptible d’être considérée au Mali comme une punition pour les personnes qui ne sont pas de bons musulmans. »

« Mon client s’est toujours présenté lorsqu’il était convoqué par le tribunal et n’a pas commis d’infraction. Le Service de l’Immigration et des Douanes n’avait aucune raison de l’arrêter en décembre. Sa voiture a été laissée à l’abandon au bord de la route, près de son école. Les agents fédéraux n’ont pas contacté ses proches. Je suis profondément choquée par la façon dont ils pris connaissance de la situation. » Hiriko Kusada et ses étudiants (qui « travaillent bénévolement sur l’affaire mais n’obtiennent aucun crédit universitaire parce que le semestre n’a pas officiellement commencé ») essaient d’agir au plus vite. « Je ne veux rien prédire, mais j’espère que le président-élu tiendra sa promesse et suspendra l’expulsion des immigrants pour les cent premiers jours de son mandat. Cela nous donnera le temps de travailler sur son cas ». Une bonne nouvelle est toutefois arrivée hier : l’avocate de Djibril Coulibaly a confirmé que son client serait libéré ce jeudi 7 janvier.

Peggy Feehan, directrice du CODOFIL, n’a jamais travaillé dans les mêmes établissements que Djibril Coulibaly, mais se souvient « l’avoir rencontré à plusieurs reprises. Nous nous croisions lors de colloques ou de réunions. » A sa connaissance, une telle situation n’est jamais arrivée à aucun professeur sponsorisé par le CODOFIL. « Je connais d’autres enseignants qui ont quitté le pays dans des situations similaires à la sienne mais qui sont partis avant d’être détenus – ils sont par exemple retournés en Belgique ou en France. Mais je comprends que Djibril Coulibaly ne pouvait pas repartir au Mali. Il est donc resté en essayant de trouver une solution à ses problèmes. Son histoire m’attriste énormément. »

Une cagnotte GoFundMe ainsi qu’une pétition ont été lancées par des amis de la famille.