Je suis allé trop loin dans le rêve américain

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À propos de l'auteur

Les chroniques de Nicolas Serres Cousiné, le life coach des Français aux Etats-Unis, sont inspirées de la vie de ses clients. Certains éléments ont été modifiés de manière à préserver leur anonymat. Son site

Le site de Nicolas Serres Cousiné

Je suis venu à New York pour devenir riche. Et je le suis devenu. Contrairement à
ce que la presse spécialisée dit sur moi, avoir atteint mon but en un peu plus de dix ans
n’est pas la perf’ du siècle. J’aurais pu aller encore plus vite tant j’étais déterminé à
prouver à la France et son esprit étriqué qu’un fils d’ouvrier pouvait assouvir ses rêves de
grandeur malgré ses origines modestes. À 37 ans, sourire charmeur aux lèvres, je règne
par la terreur sur un mini-empire immobilier. « Ce n’est qu’un début, je les écraserai tous! », me suis-je souvent répété. Aujourd’hui, je m’écoute parler, mais je ne m’entends
plus. De mon bureau perché au trente-sixième étage d’une tour de Madison Avenue, la
boule au ventre, perdu, confus, je me demande ce qu’il m’est arrivé.

Né en banlieue parisienne, j’ai grandi aux côtés de Philippe, mon frère ainé, dans
le respect des lois et de la société. Pauvres nous étions, pauvres nous le resterons, « mais
dans la dignité ! », ajoutaient nos parents ce qui rendait leurs deux garçons furax. « Pour
se sortir de cette misère, on peut être soit gangsters, soit bien travailler à l’école », nous
disions-nous le soir avant de nous coucher. Malgré mon attirance pour Al Capone, je
m’étais laissé convaincre par mon grand frère de tout miser sur les études. Philippe est
devenu médecin. Quant à moi, après avoir eu mon BAC dans une pochette surprise, j’ai
atterri je ne sais comment dans la pub. Avec mon bagout de la rue, j’étais capable de
vendre à nos clients n’importe quelle campagne, même les plus nulles ! Ambitieux, je
voulais arriver tout en haut de la pyramide, mais lorsque j’ai saisi que dans ce milieu-là,
sans particule, sans un de quelque chose accolé à son nom, on se tait et on reste à sa
place, je me suis enfui de France direction New York, les poings serrés dans mes poches
percées.

À peine débarqué à Manhattan, je n’ai eu qu’une idée en tête, réussir. Par tous les
moyens. Après avoir séduit Janet, fille de banquier, dans un rally WASP de l’Upper East
Side, je l’ai épousée quelques mois plus tard. La French Touch a parfois du bon. Profitant
des connexions de mon beau-père qui ne pouvait pas faire autrement que m’aider, je me
suis lancé dans l’immobilier. Agent, broker, investisseur, j’ai passé toutes les étapes à
cent à l’heure en dédiant ma vie entière à mon travail.

En sept ans, je n’ai pas pris un seul jour de vacances. Je me suis servi de cette rage et désir de revanche contre la France, contre mon passé, contre la terre entière, pour gravir les échelons un à un, quitte à faire des coups dans le dos de mes concurrents. Plus mon compte en banque gonflait, plus mon épouse se lassait de ma mégalomanie et plus j’en remettais une couche au boulot. C’est le jour de mes 35 ans que j’ai compris que quelque chose clochait en moi.

J’avais envoyé des billets d’avion pour New York à mes parents, mon frère, sa femme et
leurs enfants afin de célébrer l’anniversaire du roi que je proclamais être. Avec le recul, je
voulais les épater, leur en mettre plein la vue. « Nous faire voyager en 1ère classe, était-
ce bien raisonnable frérot ! », s’était exclamé Philippe alors que nous marchions seuls
dans Central Park. Profitant de l’effet de surprise, il m’avait alors avoué qu’il ne me
reconnaissait plus, que j’étais devenu non seulement arrogant et méprisant mais aussi ennuyeux, sombre et sans humour. Même si je savais qu’il avait raison, je l’avais très mal
pris. Cela fait 2 ans que nous nous sommes plus revus.

Je viens de signer le premier chèque de la pension alimentaire de mon ex-femme.
Je vis seul ou mal accompagné, je n’ai pas de vrais amis, mes employés me craignent et
dans mon business, je marche avec une cible dans le dos. Qu’ai-je fait de ma vie ? Si la
colère m’a servi à réussir, elle m’a aussi vidé de tous les sentiments nobles que mes
parents et mon pays natal, m’ont inculqués. Je suis perdu, confus, sans repères. C’est ça
être riche ? Au secours Philippe ! Que doit faire ton petit frère pour redevenir qui il est
réellement ? Tout laisser tomber ? Partir vivre en France ? Expier mes péchés ? Aller me
reposer au soleil ? Ou tout simplement faire la paix avec moi-même et enfin apprendre à
m’aimer ?

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