Après une phase de sidération, la parole se libère chez les Français et les francophones installés aux États-Unis, face à la brutalité des politiques de Donald Trump. Dévoilée mardi 25 mars par le Parisien, une enquête menée par Roland Lescure, député des Français d’Amérique du Nord, auprès des Français installés aux États-Unis et au Canada, permet de mesurer cette inquiétude. Plus de 9000 expatriés ont répondu à son questionnaire en ligne.
Parmi ceux qui vivent aux États-Unis (les résultats sont accessibles ici), 64,3% se disent inquiets face à la situation entre les États-Unis et l’Europe. Leurs principales craintes sont la remise en cause des valeurs démocratiques (73%), une augmentation du coût de la vie (61,8%), les entraves à la recherche (58.8%), les difficultés économiques liées à de potentielles augmentations de droits de douane (55,7%), les discriminations à leur égard en tant qu’Européen (25.2%).
Universités, ONG, science, business, immigration, droits des minorités… Comme les Américains, les expatriés ne sont pas épargnés par la panique qui s’empare de pans entiers de la société américaine depuis un mois et demi. Angoissés par le vent autoritaire qui souffle sur le pays, ou directement touchés par les coupes dans l’administration fédérale, certains se demandent comment résister, tandis que d’autres envisagent de rentrer en Europe.
C’est le cas de Sarah Sadiq, installée dans le Maryland avec son mari et leurs deux enfants de 7 et 2 ans. Le 4 février, cette Marocaine-Américaine a été furloughed, c’est-à-dire mise au chômage technique, par l’ONG qui l’employait. Quasiment du jour au lendemain, celle-ci a dû se séparer de 60% de ses salariés, suite au démantèlement par l’administration Trump de l’USAID qui finançait ses programmes à hauteur de 80%. La décision a fait l’effet d’un coup de massue, dans un domaine qui emploie « énormément de Français et de francophones » dit-elle.
« Notre secteur a été tout simplement décimé, explique Sarah Sadiq au téléphone, posément. Dans la région de Washington, 16 000 emplois ont été supprimés dans des ONG, sans compter les salariés d’USAID : ils étaient 14 000 et aujourd’hui, ils ne sont plus qu’entre 200 et 300. » Des coupes qui mettent en péril l’aide internationale dans de nombreux pays, notamment les programmes de lutte contre le VIH ou de surveillance d’épidémies en Afrique de l’Ouest, s’inquiète-t-elle.
La jeune femme occupait un poste de « conseillère technique senior en santé maternelle, néonatale, infantile et en nutrition » pour des pays francophones d’Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui au chômage technique, son assurance santé continue à fonctionner, mais elle n’est plus rémunérée… Pour elle, c’est la fin d’une carrière de 15 ans dans l’humanitaire aux États-Unis, et pour sa famille, un saut dans l’inconnu. « Ma fille est à l’école française. La première chose que j’ai faite, c’est que je les ai appelés en leur disant que je n’étais pas sûre de pouvoir continuer à payer l’école » témoigne cette mère de famille.
Sarah Sadiq s’est résolue à chercher du travail en Europe et à y déménager avec sa famille dès que possible. « À 40 ans, je ne me vois pas recommencer à zéro dans un autre domaine et avec le renvoi massif des fonctionnaires fédéraux et le licenciement des employés travaillant pour les ONG et les autres sous-traitants, le marché du travail est tout simplement saturé, constate-t-elle. Or notre famille ne peut pas tenir ici avec un seul salaire. »
Parmi les raisons de partir, elle évoque son sentiment de dégoût, suite à la violente campagne de désinformation qui a visé l’USAID. « Est-ce que j’ai donné 15 ans de ma carrière pour m’entendre dire que j’ai volé, triché, sans aucune preuve derrière ? s’emporte-t-elle. Avant, j’avais l’impression de travailler pour les ‘good guys’. Je faisais partie du bon côté de l’Amérique, le côté généreux, qui partage. Mais là, c’est fini. Nous avons honte. On ne veut pas cautionner ça. »
La jeune femme parle enfin du climat de peur qui s’est emparé du pays depuis l’assaut du Capitole par les partisans de Donald Trump, le 6 janvier 2021. « Mon mari est Franco-Centrafricain, je suis Marocaine, musulmane, le climat actuel ne me rassure pas du tout. Qu’on m’insulte, ça me passe par-dessus la tête. Mais ici, les gens ont des armes, c’est ma grande hantise, confie-t-elle. Donald Trump a encouragé la violence et pardonné à des gens qui ont fait le “January 6“. »
En Californie du Sud, Christophe Litwin, professeur de philosophie à l’UC Irvine depuis 2016, partage les mêmes craintes. En novembre, le Français s’était étonné, dans La Vie des idées, de l’absence de mobilisation sur ce campus démocrate, face à la catastrophe annoncée du retour de Donald Trump. Si aujourd’hui UC Irvine ne fait pas partie des universités visées par des coupes fédérales drastiques, l’inquiétude est palpable sur le campus.
Christophe Litwin anticipe des « pressions » autour des programmes DEI (Diversity, Equity, Inclusion), « dont une bonne partie reposent sur des financements fédéraux », et constate l’anxiété des étudiants. « C’est une université qui accueille beaucoup de ‘dreamers’, des étudiants qui n’ont pas de papiers ou un statut particulier, et dont l’obtention de la carte verte ou de la nationalité dépend de leurs études, explique-t-il. Ils craignent soit d’être expulsés eux-mêmes, soit pour leurs familles. »
Pour l’universitaire, le scénario d’une confiscation des prochaines midterms ne relève plus de la science-fiction. « Je ne vois pas très bien comment une démocratie résiste si toutes les agences censées assurer l’État de droit, aussi bien du point de vue des décisions de justice que de leur application, ou assurer le maintien de l’ordre selon le droit, sont mises à la botte d’un président aux tendances autoritaires et qui met en place un programme clairement d’inspiration fasciste » martèle-t-il. Seule issue à la catastrophe, selon lui, « un mouvement social réellement massif ».
Jusqu’ici peu audible dans le fracas ambiant, cette contestation s’organise pourtant. Samedi 8 mars à Los Angeles, Alexandra Pastorino est venue apporter son soutien à la Women’s March, organisée à Downtown à l’appel de la Women’s March Foundation, en cette journée internationale des droits des femmes. « History is watching », « traitor », « we are the resistance », peut-on lire au milieu des pancartes « Keep abortion safe and legal », brandies par la foule massée devant le City Hall. Les manifestants sont venus défendre pêle-mêle les droits des femmes, des personnes LGBTQ+, et des immigrants, et étriller Donald Trump ainsi que son ministre Elon Musk.
Chapeau de cow-boy rose vif et tutu de la même couleur, t-shirt à l’effigie de Kamala Harris, c’est la troisième fois que la Française, qui vit aux États-Unis depuis 28 ans, participe à cette marche. « La première fois, c’était en 2017 et il y avait 5 fois plus de monde, décrit-t-elle. Il y a eu un tel choc, c’était juste après l’élection de Trump. Je ne veux pas paraître pessimiste, mais là, la contestation est moins importante. Je pense qu’elle va s’organiser du côté judiciaire, avec les juges, les avocats, l’ACLU (American Civil Liberties Union), et toutes ces organisations, pour protéger la Constitution » espère cette artiste.
Alexandra Pastorino redoute que Donald Trump aille « encore plus loin » dans ce second mandat. « Il faut lire le “Projet 2025”, dit-elle. C’est exactement ce qu’il est en train de faire. Il est en train de déconstruire tout le gouvernement américain pour en profiter. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Je ne sais pas, à part être là. Mais je pense que c’est aussi aux élus et au Congrès, et surtout aux Républicains de faire quelque chose. Les Démocrates n’ayant pas la majorité, ils sont liés. Il faut vraiment que les Républicains se réveillent. »
Publié le 24 mars, mis à jour le 26 mars 2025.