San Francisco: partir ou galérer ?

© Charlotte Attry

Après 17 ans passés à San Francisco, la Française Emma Lerroy-Leaf plie ainsi bagages. Retour au pays de son enfance. Avec elle, sa petite Suzette, 10 ans, et son mari, californien : « Christopher cumule deux boulots et en calculant au plus juste. Ici, on survit… Bientôt en retraite, il va subir une perte de revenu. On choisit la France pour alléger la pression financière et voir grandir notre fille plutôt que de travailler toujours plus ».

Emma Lerroy-Leaf, auto-entrepreneure, a réinvesti ce qu’elle gagnait. Les revenus de son époux Christopher, manager d’un magasin de musique et trompettiste, ne suffisent pas. « Plus de 40% passe dans le loyer, 10% dans les frais de santé, et il y a les assurances, l’eau, le gaz, l’électricité, la télé, le téléphone et l’alimentaire. Plus de place aux loisirs… Même une sortie en duo, c’est difficile. Les prix ont trop augmenté. ».

Un constat partagé par Alix Koliha, maman française de deux enfants, mariée à un californien. « Depuis 8 ans, j’ai vu l’évolution. Notre loyer a pris 50% en 2 ans, mon sac de courses aussi et aller au resto pour moins de 200$ la soirée, c’est dur ». Assistante dans le domaine de l’éducation, elle travaille en plus sur un bateau le week-end pour s’en sortir : « avec un salaire de 20-25$ par heure, je suis toujours ric-rac. Mon mari évolue et gagne de plus en plus, mais on touche environ 70.000$ par an. En France, on serait dans la classe moyenne, ici on est pauvres… ».

Les introductions en bourse de sociétés locales font flamber les prix dans toute la Baie de San Francisco. Slack, Zoom, Lyft, Uber, Pinterest et d’autres à venir comme Airbnb… autant d’IPOs qui se répercutent directement sur le coût de la vie. Le revenu moyen à San Francisco est de 96.265$ pour un foyer. Le logement est le principal poste de dépense. Un appartement 2 chambres revient en moyenne à 52.000 dollars par an. « La hausse des prix influe sur la Baie à tous les niveaux: habitation, essence, transports, alimentation, éducation, taxes… Et les salaires ne suivent pas à la même vitesse », explique Sixtine Gontier, présidente de la SFBA (San Francisco Bay Accueil) avant de préciser : « beaucoup plus de Français galèrent ».

« Selon moi, il y a une surévaluation parce que tout le monde pense que c’est l’Eldorado. Et certains en profitent, comme les propriétaires qui montent les prix », avoue Sixtine Gontier. Un bilan au coût humain important : « ce n’est pas normal d’être à la merci de propriétaires ou d’acheter une miche de pain 11 $ ! C’est une forme d’exclusion. Quand on n’est pas dans la tech, avec les bons salaires, on finit par partir. J’en ai vu beaucoup ces derniers temps… », confie Emma Lerroy-Leaf.

Si cette Française repart, c’est tout de même le cœur lourd : « Je reste attachée à cette ville, son histoire, sa géographie, ses mouvements culturels et militants. J’espère qu’elle saura préserver sa place à part malgré la tourmente ». Pour ceux qui restent, il s’agit de s’adapter à la tempête. « Pas d’activité extra-scolaire ou vacances, vêtements de seconde main, déménagement en loyer contrôlé. Je ne fais rien pour moi et on fait gaffe à tout » s’attriste Alix Koliha. « On s’ajuste comme on peut. On ne déjeune plus, on prend un café ! », acquiesce avec humour Sixtine Gontier de SFBA.

L’association qui aide les Français à s’intégrer organise des rencontres et des ateliers pour retrouver une activité ou se reconvertir. « Comprendre le marché local est essentiel », explique sa présidente. La SFBA dispose également d’un réseau d’entraide pour personnes en difficulté. « L’argent est un sujet difficile à aborder, assez tabou, mais il ne faut pas s’isoler ». Avec 91% de résidents de la Baie de San Francisco qui estiment le coût de la vie trop élevé, il n’y a plus de tabou qui tienne.