Sur la race, Français et Américains ne peuvent pas se comprendre

Tout est parti d’une blague innocente de l’humoriste Trevor Noah qui félicite l’Afrique pour sa victoire en Coupe du Monde. S’en est suivi une pluie de critiques de la part de Français excédés, y compris de l’Ambassadeur de France aux Etats-Unis Gérard Araud, qui s’est fendu d’une lettre polie mais ferme. A laquelle l’animateur du Daily Show a répondu, sans trop rire cette fois-ci.

C’était l’illustration d’un dialogue de sourds entre la France et les Etats-Unis. Pourquoi les deux pays sont-ils incapables de se comprendre sur ce sujet sensible ? French Morning a posé la question à Crystal Marie Fleming, spécialiste des questions raciales à l’université Stony Brook et auteure d’un livre sur le cas français, Resurrecting Slavery: Racial Legacies and White Supremacy in FranceSon prochain livre How to Be Less Stupid About Race: On Racism, White Supremacy and the Racial Divide doit sortir en septembre.

French Morning: Etes-vous surprise par l’intensité des réactions côté français ?

Nicole Marie Fleming – crédit : Nicole Mondestin

Crystal Marie Fleming: C’est surprenant que l’ambassadeur de France aux Etats-Unis ait envoyé une lettre à Trevor Noah, mais cela en dit long sur la place de la race dans la politique française aujourd’hui. En 1998, le multiculturalisme de l’équipe de football était célébré, mais en 2018, il est balayé d’un revers de main. La victoire des Bleus est présentée comme celle de la France et d’elle seule.

Plusieurs facteurs l’expliquent. L’un d’eux est la montée de l’extrême-droite en France et le durcissement de la droite traditionnelle. Dans sa lettre, l’ambassadeur Araud a mentionné que les doubles identités (africaine et française par exemple) ne sont pas reconnues en France. C’est une manière de dire en creux que le modèle français est supérieur à celui des Etats-Unis. L’une des choses que j’explique dans mes livres est que ce sentiment de supériorité révèle à quel point la classe politique française est mal à l’aise avec les réalités du racisme et de l’histoire coloniale.

J’ai été surprise de voir à quel point la réponse de Trevor Noah à la lettre de l’ambassadeur était informée, lui qui vient d’Afrique du Sud, pays déchiré par l’Apartheid. Noah a justement précisé que le refus de nombreux Français de reconnaitre une double-identité a beaucoup affaire avec le déni du colonialisme. Si l’Equipe de France est aussi diverse, c’est justement en raison de ce passé colonial.

Ce malaise dont vous parlez est-il lié davantage à des facteurs historiques comme le colonialisme ou à des facteurs plus conjoncturels et actuels comme la montée du Front National ?

L’idée de créer une identité républicaine française, où les origines ethniques sont effacées, remonte à une période dans l’histoire, le XVIIIème siècle, où la France était déjà en train de créer des divisions raciales. Elle avait instauré la suprématie des blancs dans les Caraïbes par exemple. Même après l’abolition de l’esclavage en France, l’exploitation s’est poursuivie, ce qui a donné lieu à des révolutions dans les territoires contrôlés par la France. Le paradoxe est donc ancien.

Aujourd’hui, en France, il n’y a pas une manière simple d’affirmer ses identités multiples. Vouloir le faire est décrit comme une insulte envers la France et devient une manière d’exclure les gens de couleur de la communauté française. Certes, il y a des extrémistes qui utilisent cette africanité pour les exclure. Mais ce n’est pas le cas de Trevor Noah. Et ce n’est pas le cas non plus de nombreux groupes en France qui commencent à tenir le même discours de reconnaissance des identités que lui. En effet, on assiste de plus en plus à une résurgence de la mobilisation ethnique et raciale en France. Il y a des mouvements raciaux ou ethniques qui disent ‘on peut être Français et noir’, comme le Conseil Representative des Associations Noires, ou bien, “on peut être Français et descendant d’esclaves”, à l’image du comité Marche du 23 mai 1998 qui milite pour la reconnaissance de l’esclavage et la promotion des descendants d’esclaves.

Il y a aussi des mouvements menés par des femmes de couleur comme Nyansapo, qui revendiquent une identité afro-féministe pour les femmes noires en France et en Europe.

Aux Etats-Unis, comme en France, le projet national s’est construit sur le sentiment anti-africain. Il a justifié l’esclavage. La grande différence entre les deux pays ? Il n’y a pas en France une longue histoire de mise en valeur des noirs et de l’africanité, tandis que les Etats-Unis ont connu un long processus de l’affirmation de l’identité noire, promue par l’église, l’éducation ou encore les syndicats. La mobilisation noire a créé des espaces pour permettre à cette identité de s’affirmer au sein de la nation, en dépit de l’opposition des racistes. L’historien William Cohen a montré dans son ouvrage The French Encounter with Africans: White Response to Blacks, 1530-1880 que l’identité française moderne s’est bâtie sur le rejet de l’africanité. En l’échange de leur assimilation et de leur acceptation par la société, on les a forcés à mettre leur identité noire de côté.

Dans le débat lancé malgré lui par Trevor Noah, on entend de nombreux Français dire que le modèle américain mène à des dérives racistes et communautaristes, qu’il divise les individus… N’y a-t-il pas du vrai là-dedans ?

Oui, il y a du vrai, mais très souvent, ce genre de réponse est une tentative pour éviter le problème du racisme français et la réalité de la racialisation en France. Il faut reconnaitre que le racisme existe dans nos deux pays et qu’il n’y a pas un niveau de racisme acceptable. Dire que la situation est moins bonne aux Etats-Unis ne rend pas la situation meilleure en France. Cela montre à quel point certains Français ne comprennent pas leur propre société et qu’ils méconnaissent l’oppression raciale qui a lieu chez eux.

Contrairement aux Etats-Unis, où les catégories raciales ont toujours existé car l’esclavage a structuré économiquement et politiquement le pays, les Français ont longtemps vécu dans l’idée que l’esclavage n’existait pas sur leur sol. C’est en partie dû à l’éloignement géographique, car la pratique existait surtout dans les territoires d’outre-mer. Mais les institutions politiques et les structures économiques liées à l’esclavage ont construit une idéologie de la race dans la société française, y compris en métropole. Le racisme d’Etat et la suprématie blanche en France sont parmi les conséquences les plus importantes de la traite négrière et de la colonisation. C’est ce que j’essaie de montrer dans mon livre Resurrecting Slavery. 

Aux Etats-Unis, il y a beaucoup plus d’organisations et d’institutions représentant des groupes raciaux. Il en existe aussi en France, mais ils sont beaucoup moins nombreux et ils sont attaqués par la droite comme la gauche. Ici, l’interdiction d’un festival afro-féministe par un maire de gauche serait impensable, alors qu’on l’a vu à Paris l’an dernier quand Anne Hidalgo a appelé à interdire le rassemblement de Nyansapo au motif qu’il était ‘interdit aux Blancs’.

Au-delà de cette polémique, pensez-vous que la France se dirige vers un modèle plus américain ? Les Etats-Unis peuvent-ils aussi apprendre quelque chose de la vision française ?

Les deux pays doivent surtout être ouverts à écouter leur population de couleur. Je connais des Français qui vivent aux Etats-Unis depuis longtemps et qui comprennent mieux comment les processus de racialisation fonctionnent et réalisent qu’on ne peut pas avoir une vision incolore quand on vit dans des sociétés imprégnées par le racisme systémique. Quand on écoute les militants de couleur en France, on s’aperçoit qu’ils sont de plus en plus nombreux à essayer de dépasser la vision hégémonique française de l’identité unique.

C’est important pour les minorités en France de pouvoir raconter leur propre histoire. Il y a des journalistes et auteurs comme Rokhaya Diallo ou bien la cinéaste Amandine Gay qui essayent de faire connaitre leur réalité à l’échelle mondiale en parlant des langues multiples (anglais par exemple) et en se tournant vers de nouveaux médias pour dire ‘nous sommes Français et autre chose’. Mais il y a encore beaucoup de résistance. Il leur faudra du temps avant d’arriver à la reconnaissance multiculturelle dont parle Trevor Noah.

Propos recueillis par Alexis Buisson