“La Première Guerre Mondiale est un conflit oublié aux Etats-Unis”

Monique Seefried, membre de la WW1 Centennial Commission

Le 6 avril 1917, le président américain Woodrow Wilson déclarait la guerre à l’Allemagne et embarquait les Etats-Unis dans la “Grande Guerre”. Pour marquer le centenaire de ce moment charnière dans le conflit, une série de commémorations prendra place pendant tout le mois d’avril et au-delà sous la houlette de la US World War 1 Centennial Commission mise en place sous Barack Obama.

Point d’orgue de ces commémorations: une grande cérémonie à Kansas City, ville du National World War One Museum and Memorial, en présence de plusieurs dignitaires, dont le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian. Donald Trump et le vice-président Mike Pence ont été invités, mais aucun des deux n’a confirmé sa présence pour le moment.

Monique Seefried, elle, sera bien là. Cette Franco-américaine qui habite Atlanta, ancienne présidente de l’organisation International Baccalaureate, fait partie des commissaires qui supervisent les cérémonies du centenaire. Interview.

French Morning: On dit que la Première Guerre Mondiale est un conflit oublié aux Etats-Unis. Etes-vous d’accord ?

Monique Seefried: Je suis tout à fait d’accord avec ce constat. Je l’explique de plusieurs manières. L’une est liée au fait que, même s’il y a eu 2 millions d’Américains envoyés en France, seul un quart s’est battu. Pour ce quart, les jours de combat ont été assez réduits, à l’exception de certaines unités qui se sont battues entre 150 et 200 jours. Mais par rapport aux quatre ans de combats qu’ont vécus les Français, les Anglais et les Allemands, c’était moins marquant.

Ensuite, le conflit n’était pas sur leur sol. C’était très loin, avec une énorme censure de la presse. Les soldats ne pouvaient pas raconter où ils étaient et ce qu’ils faisaient. Quand les soldats sont revenus, très rapidement est arrivée une crise économique assez forte et les priorités ont été bouleversées. Puis, la Seconde guerre est arrivée à son tour. Toute la génération des adultes actuels sont des enfants de gens qui ont servi dans cette guerre-là qui, pour les Américains, a commencé par une attaque sur leur sol à Pearl Harbor.

Le point le plus important: les causes de cette Première guerre sont beaucoup trop compliquées à comprendre aux Etats-Unis. La Seconde Guerre était beaucoup plus claire et nette, les bons et les méchants étaient plus clairement identifiables. Cela joue vraiment un rôle important. Cette Première guerre avait aussi profondément divisé l’opinion américaine car il y avait beaucoup d’Américains d’origine allemande, conséquence d’une émigration très importante. Il faudra attendre la Première guerre pour qu’on cesse d’enseigner l’allemand dans un certain nombre d’écoles.

Aussi, l’Amérique n’a pas capitalisé sur son rôle dans la victoire car le Sénat n’a pas ratifié le traité de Paix et les Etats-Unis se sont renfermés dans leur isolationnisme. La Première guerre n’a pas été un moment de gloire dans la politique intérieure américaine contrairement à la Seconde.

Ce qui est paradoxal, c’est que ce conflit a fait plus de 116 000 morts américains, soit plus que la guerre du Vietnam et la guerre de Corée réunies…

En six mois de combat, il y a eu plus de morts directs et indirects (de maladies, ndr) que lors de ces deux conflits qui ont duré des années. Les Américains ont érigé plus de monuments aux morts après la Première guerre que la Seconde. Pendant les 20 ans entre les deux guerres, ils ont véritablement honoré leurs soldats et leurs morts. Mais, à la différence du Vietnam, il n’y a plus aujourd’hui de vétérans pour représenter les soldats de 14-18. Or, aux Etats-Unis, ils jouent un rôle essentiel dans les commémorations.

Le problème de fond est qu’on accorde moins d’intérêt à l’Histoire aux Etats-Unis qu’en Europe. Cette situation peut-elle changer ? Je suis assez peu optimiste. Il y a deux problèmes principaux: du fait de l’organisation de la formation des enseignants, ils ne sont pas spécialisés dans la matière qu’ils doivent enseigner, mais sur les techniques d’enseignement. Dans beaucoup de cas, il leur manque la passion du sujet pour intéresser les élèves. C’est particulièrement dommageable pour l’Histoire car si vous n’avez pas un prof passionné, la matière vous passera complètement au-dessus de la tête ! L’autre problème, très grave, c’est que les écoles sont financées au niveau du district. Cela veut dire que si vous êtes dans un district pauvre, votre école n’aura que très peu de financements. Tant qu’on laissera ce système en place, vous n’aurez pas de véritable droit à l’éducation aux Etats-Unis.

En quoi ce désintérêt pour la “Grande Guerre” complique-t-il le travail de la Commission ?

Bien qu’ayant été créée par le Congrès, la Commission est financée par des financements privés. La recherche de fonds concentre une grande partie de nos efforts. C’est la grande différence avec la France et d’autres pays européens et l’Australie qui ont des gouvernement qui ont soutenu l’effort de commémoration. Cette situation s’explique par les contraintes budgétaires et le manque de connaissance de cette guerre chez la plupart des élus.

Comment la Première Guerre Mondiale a-t-elle changé les Etats-Unis ?

Elle a placé les Etats-Unis sur la scène mondiale. Avant, les grandes puissances européennes n’y faisaient pas vraiment attention. Autre point important: la guerre a unifié le pays. Les Etats-Unis vivaient dans la mémoire de la Guerre civile, qui avait entrainé des pertes énormes, des tranchées et le genre de blessures que nous avons vécues pendant la guerre. Or, dans le sud des Etats-Unis, on se considérait encore comme des confédérés. La Première guerre a été l’occasion pour les millions d’hommes partis se battre de se rencontrer et de revenir en se sentant Américain au lieu de se sentir comme des gens du Sud et des gens du Nord.

Où en est le projet de mémorial dédié aux morts de la Première guerre mondiale à Pershing Park à Washington DC ?

Le projet est en cours, enfoui dans la bureaucratie pour obtenir les permis des différentes commissions impliquées. Normalement, on devrait pouvoir poser la première pierre le 11 novembre 2017.

Propos recueillis par Alexis Buisson

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Arrivé à New York en 2006 après un an à Boston, Alexis Buisson est rédacteur-en-chef de French Morning depuis 2011. Il est aussi le correspondant du journal La Croix à New York.
  • Gilles1977

    très interessant.

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