Pourquoi les Français du Québec votent à gauche

De rouge vêtue, souriante, Marie-Pierre Perdreau, de Saint Lambert, près de Montréal, ressort du Collège Stanislas. En ce jour de second tour de l’élection présidentielle, elle vient de réaliser son devoir citoyen. Elle qui a habité quarante ans au Québec se sent « plus Française que jamais ».

Mais une Française de gauche. Comme 10 687 autres électeurs français à Montréal, Mme Perdreau a voté François Hollande ce jour-là, contribuant à donner une victoire écrasante au socialiste sur Nicolas Sarkozy (respectivement 57,74% contre 42,26% dans la circonscription électorale dépendant du consulat local). Montréal, 44.000 inscrits sur la liste consulaire – soit le plus grand corps électoral tricolore en Amérique du Nord -, est l’une des rares circonscriptions nord-américaines (avec Québec City et la Nouvelle-Orléans) a avoir voté majoritairement à gauche en mai dernier. C’était déjà le cas en 2007, quand Montréal avait placé Ségolène Royal en tête face à Nicolas Sarkozy. « Le Québec est tendance plus socialiste », avance Mme Perdreau qui estime que ses compatriotes qui ont émigré ici ont adopté les valeurs du pays.

Pourquoi le Québec penche-t-il à gauche ? Est-ce que les Français qui s’y installent sont de gauche en arrivant ou le deviennent-t-ils une fois arrivés ? Les réponses divergent. Pour François Lubrina, arrivé en 1969, c’est un “problème de sociologie”. Selon M. Lubrina, qui a 40 années de militantisme de droite à son actif (il est le suppléant de Julien Balkany, candidat divers droite, et a été suspendu par l’UMP de son poste de délégué du parti au Québec), “les Français qui quittent en voulant prendre des risques, qui sont plus entrepreneurs, qui ont un esprit plus aventureux, vont se tourner vers les Etats-Unis, ils ne veulent pas le même système social protecteur qu’en France. Tandis que ceux qui veulent un filet social, des vacances, une protection médicale, pas aussi étendue qu’en France mais meilleure qu’aux Etats-Unis, vont aller vers une société plus sociale démocrate qu’est le Québec”. Et d’ajouter que la barrière de la langue peut aussi être un facteur : il est plus facile de venir s’implanter en terre francophone que dans un pays anglophone comme les Etats-Unis.

« La population française expatriée aux Etats-Unis est plus “économique” que les Français au Canada. Cela se traduit par des électeurs ayant décidé de migrer aux USA pour des raisons principalement économiques », avance pour sa part Martial Foucault, professeur de science politique à l’université McGill et directeur du Centre d’excellence sur l’Union Européenne. Autre point avancé: la jeunesse qui vient au Québec : « Les électeurs français au Canada sont composés d’un grand nombre de jeunes étudiants dont les valeurs s’identifient davantage à François Hollande qu’à Nicolas Sarkozy ». Le Québec accueille plus de 90% des étudiants français au Canada, un nombre qui augmente d’environ 10% par an. A la rentrée 2010, ils étaient près de 12.000.

Enfin, poursuit-il, « le modèle dit multiculturel en place au Canada est aux antipodes des propositions de Nicolas Sarkozy durant la campagne présidentielle (…). Dès lors, l’expérience in situ au Canada de Français observant la possibilité d’exercer un multiculturalisme a probablement contribué à rendre moins essentiel un vote (de droite) autour de cet enjeu de l’intégration ».

Yan Chantrel, porte-parole de Corinne Narassiguin, candidate du Parti socialiste et d’Europe Écologie Les Verts, sourit : “Il faut croire que le Canada est une terre qui accueille plus facilement les progressistes. Et même au niveau des valeurs, des idéaux, il y a des choses assez communes, c’est quand même la province la plus avancée socialement”. En 2011, la croissance du nombre de Français inscrits au registre a été plus importante au Canada (11,1%) qu’aux Etats-Unis (6,6%). Une chose est sûre, comme le résume M. Lubrina, « le verrou de l’élection, c’est le Québec et c’est Montréal, la plus grande circonscription hors Europe ». La grande question sera le taux de participation.