“Le plus grand problème en France, c’est la sinistrose”

Jean-Benoît Nadeau et son épouse Julie Barlow avaient déjà écrit deux livres sur les Français (60 Million Frenchmen Can’t Be Wrong et The Story of French). Ils récidivent avec un nouvel ouvrage: The Bonjour Effect.

En plus de deux cent pages, ces deux journalistes québécois qui ont vécu à plusieurs reprises en France auscultent ces êtres bizarres qu’on appelle “Français” et donnent les clefs pour exceller dans l’art de la conversation à la française. Une sorte de mode d’emploi culturel qui mélange recherches de fond et anecdotes sur des sujets légers (l’importance du bonjour, la signification du “non”, l’usage de l’anglais, le tabou autour de l’argent ou de l’échec…) et plus lourds (la laïcité, l’identité, les rapports hommes-femmes…)

Ecrire un livre sur un peuple et sa culture sans tomber dans les clichés est forcément un exercice casse-gueule, mais selon Jean-Benoît Nadeau, il ne s’agit pas de dresser “un portrait robot des Français. Nous faisons beaucoup de nuances. Il y a des Français qui critiquent les vacances par exemple ou qui n’ont aucun problème à parler d’argent quand on les connaît, explique-t-il. Nous voulions faire un livre pour aller au-delà des clichés.

Pour écrire le livre, les deux auteurs ont soigneusement consigné des notes au gré de leurs dîners en ville, de leurs sorties au supermarché, de leurs trajets en bus ou de leurs reportages. “Nos pages de notes faisaient la longueur du livre. Je tenais deux journaux: l’un sur mes expériences personnelles et l’autre sur mes lectures. On en faisait beaucoup. C’est un voyage culturel mais nous l’avons abordé de manière journalistique” , poursuit Jean-Benoît Nadeau, qui a prêté sa plume au New York Times, L’Actualité et le Wall Street Journal notamment.

Le résultat: un livre à la fois sérieux et drôle, où l’on ne peut s’empêcher de sourire quand, par exemple, les auteurs décrivent la réaction de l’agent du bus auquel ils ne disent pas “bonjour” . Si la cible principale reste les Américains qui viennent visiter ou habiter en France, les lecteurs français y trouveront aussi quelques informations intéressantes. Sur les racines intellectuelles du pessimisme français notamment ou sur des thèmes plus anecdotiques, comme le poids de l’Académie française. En effet, les deux auteurs ont le mérite d’écrire noir sur blanc que l’aréopage des Immortels, sur lequel fantasme les médias américains, n’a aucun pouvoir réel. “C’est un club d’écrivains perçu comme le symbole universel de la langue française. C’est hallucinant. L’académie royale espagnole à Madrid est plus compétente mais on en parle beaucoup moins.” C’est dit.

Pourquoi le titre “Bonjour Effect” ? “Bonjour est un symbole en France. C’est un mot qui n’est pas un mot. En France, bonjour et au revoir sont des codes qui permettent d’entrer et de sortir de la bulle privée de quelqu’un d’autre. C’est le code d’une société dense, où les gens sont les uns sur les autres. On aurait pu appeler le livre Bonjour ou Be Damned.”

Les auteurs n’ignorent rien des tensions politiques en France, accentuées par les attentats de janvier et de novembre. “Il y a un raidissement identitaire en France. Voter pour le FN, c’est jouer avec le feu. Mais la France n’est pas monolithe. Elle bouge constamment, pas toujours en bien mais pas toujours en mal non plus. Nous avons été témoins en France de nombreuses réformes. Le plus grand problème en France, c’est la sinistrose. L’attitude qui consiste à dire que tout va mal. C’est bizarre, les Français sont optimistes pour eux-mêmes mais pas pour la société. C’est très curieux.” Décidément, ces Français sont surprenants.