Avec Bayes Impact, Paul Duan veut créer « l’ONU de la data science »

Que se passerait-il si, après avoir enrichi les plus grandes entreprises de la Silicon Valley, les algorithmes étaient utilisés pour résoudre les problèmes les plus graves de la planète ? C’est sur ce postulat qu’à 22 ans, le Français Paul Duan a construit Bayes Impact en avril 2014, à San Francisco.

Le projet, démarré d’une simple page Internet, a attiré l’oeil du prestigieux incubateur Y Combinator. Paul Duan quitte alors Eventbrite, l’entreprise qu’il avait rejoint à 19 ans à peine, et fonde la sienne, une « non profit », comme il aime le souligner.

« Mon parcours est assez chaotique. Je vous épargne les affres de ma santé mentale [il sourit], même si ceux-ci sont essentiels dans ma trajectoire. » Il hésite, se reprend, puis joue carte sur table : « Je n’ai pas grand chose à cacher. Consultez mon CV, vous le constaterez immédiatement, ma vie a jusqu’ici été une suite de tentatives, de défis, de réussites suivies de pertes et d’échecs. De cette expérience de hauts et de bas, j’ai gardé le sens de la relativité. Je mesure la futilité des parcours classiques de la Silicon Valley. Je ne cherche pas une sorte de… statut social. Non, mon ambition est de faire évoluer une entreprise en laquelle je crois, parce qu’elle change les choses, concrètement. »

Nombre de start-ups organisent des hackathons, des événements où des développeurs se réunissent pour faire de la programmation collaborative sur des projets précis. L’ambition de Bayes Impact va au-delà. Elle se voit déjà en ONG, dont la vocation consisterait à conseiller à la fois les grands organismes du monde, mais aussi les gouvernements, à résoudre leurs problèmes les plus critiques à l’aide d’algorithmes.

« C’est en travaillant pour Eventbrite que je me suis rendu compte du pouvoir énorme des algorithmes. » S’ils ont permis à des entreprises comme Google ou Facebook d’améliorer leurs taux de clic, ils sont aussi une « formidable opportunité pour améliorer la vie des gens », estime-t-il.

Le phénomène dépasse les frontières de la Bay Area. Un autre Français, Emmanuel Letouzé, a par exemple créé Data-Pop à New-York en novembre 2014, un think-tank sur l’usage des big datas dans l’aide au développement, orienté vers la recherche dans ce domaine. La start-up de Paul Duan est plus opérationnelle.

Quelle est la nature des projets sur lesquels Bayes Impact travaille aujourd’hui ? Sujet sensible. Il hésite, puis explique: « Nous travaillons par exemple au niveau fédéral américain sur l’allocation d’organes, en créant un modèle de prédiction de rejet. Nous aidons également le San Francisco Fire Department à assurer un dispatching plus efficace de leurs véhicules sur le terrain. Dans le monde de la micro-finance, nous oeuvrons à la réduction de la fraude, ce qui était ma spécialité du temps d’Eventbrite ».

A-t-il quelques idées pour la France en rayon ? Sans détour : « J’ai bien sûr quelques idées pour Pôle Emploi ! À l’aide des algorithmes, on pourrait, non pas éradiquer, mais au moins résoudre en partie les problèmes du marché de l’emploi en France. On peut toujours améliorer les choses de 10 à … disons 20%.  Toujours ! »

Bayes Impact compte aujourd’hui douze experts, certains recrutés au plus haut niveau chez les géants de la Silicon Valley. Comment les a-t-il attirés ? « Bonne question ! Vous savez, je voulais une équipe de choc et, parfois, ceux qui sont à l’origine des algorithmes les plus efficaces d’Uber, de Google ou de Facebook cherchent du sens dans leur travail. Ces personnes ont les noms des plus grands sur leur CV. Ils cherchent autre chose. Ce que nous leur offrons, c’est du sens à la data science… et aussi l’ambition d’influencer les politiques aux quatre coins de la planète. Oui en fait, c’est cela que nous rêvons d’être : l’ONU de la data science. »

Au moment où il évoque ces termes, une ambition mâtinée d’humilité anime le visage de cet adulte qu’on pourrait encore confondre avec un adolescent ou un étudiant universitaire. Son téléphone émet sons et vibrations sans relâche, son agenda ne lui laisse aucun répit. Paul Duan semble en sursis. Comme si chaque seconde devait compter. Comme s’il avait déjà trouvé la recette qui permettra un jour prochain « d’égaliser la qualité de la gouvernance, partout dans le monde ». Les maux de la Terre ne sont qu’une série de bugs. Le data-scientist en lui en est persuadé.