Oui, la violence politique appartient aussi à l’histoire américaine

“Les Américains ne sont pas des révolutionnaires français montant sur les barricades”. La phrase est du sénateur républicain Ben Sasse, mercredi, condamnant l’invasion violente du Congrès par les supporters de Donald Trump. Qu’est-ce que les sans-culottes viennent faire là me demanderez-vous? La figure de style est classique notamment chez les Républicains: “on n’est quand même pas des Français”, dit en substance le sénateur républicain, opposant de Trump de longue date mais tentant de ne pas se couper de sa base pro-Trump. Le sous-entendu est aussi que la violence politique telle qu’elle s’est exprimée mercredi à Washington n’appartient en rien à la culture américaine. Mais si l’insurrection n’est effectivement peut-être pas aussi américaine que l’apple pie, la violence politique est une réalité de la culture politique américaine au moins autant qu’elle l’est en France.

Comme à son habitude, l’ancien ambassadeur français aux Etats-Unis Gérard Araud a rapidement réagi sur Twitter à cette pique francophobe en faisant mine de s’offusquer: “Oui, vous avez raison Ben Sasse: nous les Français valons mieux que cette bande d’idiots amateurs”.

Mais l’essentiel est ailleurs. En prenant d’assaut le coeur du pouvoir législatif, les supporters de Donald Trump n’imitaient pas les gilets jaunes dégradant l’Arc de Triomphe; ils se plaçaient dans les pas de révoltés américains qui ont aussi fait l’histoire du pays, souvent oubliée.

L’épisode qui vient d’abord à l’esprit est celui de l’insurrection de Wilmington, le 10 novembre 1898. Une rébellion de quelque 2000 hommes blancs armés, dans ce port de Caroline du Nord, protestant contre le gouvernement local, constitué à la fois de blancs et de noirs. Cette intégration raciale était insupportable aux suprémacistes blancs et plus largement à l’élite locale qui organisa ce soulèvement qui fit plus de 60 morts parmi les noirs visés. Les insurgés contraignirent le maire républicain et plusieurs élus noirs à la démission pour mettre en place un maire démocrate (alors parti ségrégationiste). Bien que totalement illégal, ce renversement ne fut contesté ni par l’Etat de Caroline du  Nord ni par les autorités fédérales et devint ainsi le seul “coup d’Etat” de l’histoire couronné de succès sur le territoire américain.

De la volonté de renverser par la force le résultat sorti des urnes aux conflits raciaux, les violences de mercredi ne sont pas sans rapport avec Wilmington donc. Mais bien au-delà de cet épisode, les émeutes font partie de l’histoire américaine, des fameux “draft riots”, émeutes contre la conscription, à New York en juillet 1863, aux “Rodney King riots” à Los Angeles en 1992, en passant évidemment par les manifestations des droits civiques dans les années 1950 et 1960.

C’est d’ailleurs à l’occasion de ces épisodes de violence que de nombreux présidents américains ont utilisé l’Insurrection act, qui leur donne le pouvoir de deployer les forces armées sur le territoire national pour mettre fin à des désordres. Le même texte que Donald Trump a voulu invoquer au cours de l’été dernier, lors des manifestations du mouvement Black Lives Matter à travers le pays, soulevant l’inquiétude de beaucoup, jusqu’à son propre ministre de la défense, Marc Esper qui confia plus tard à Military Times“s’inquiéter que ces discussions constantes sur l’Insurrection Act allaient nous mener dans une direction très très sombre…”.

Cette position, entre autres, lui valut d’être limogé par Donald Trump au lendemain de l’élection de novembre, mais l’idée que le président sortant puisse jouer avec la violence politique pour mener et réaliser noirs desseins, en a inquiété plus d’un. Dix anciens ministres de la défense des deux partis ont pris l’initiative très rare de publier une tribune commune dans le Washington Post, pour y dénoncer à l’avance toute tentative d’impliquer les forces armées “pour résoudre un désaccord électoral (ce qui) nous emmènerait en territoire dangereux, illégal et inconstitutionnel”. Publiée le 3 janvier, cette tribune parut à beaucoup exagérément alarmiste. Trois jours plus tard et après ce 6 janvier funeste, elle semble seulement réaliste.