Pourquoi ne peut-on pas être enterré à San Francisco?

Un des cimetières de Colma, où sont enterrés les morts de San Francisco.

On ne trouve que deux cimetières à San Francisco: l’un est adjacent à la mission Dolores, et fut rendu célèbre par Alfred Hitchcock dans “Sueurs froides”, l’autre est un cimetière militaire situé dans le parc du Presidio. Les défunts san franciscains doivent faire plusieurs kilomètres, au sud ou à l’est de San Francisco pour reposer en paix. Pourquoi ? C’est la question bête de la semaine.

Dans les années 1850, la ruée vers l’or voit la population de la ville exploser; construire de nouveaux cimetières devient une nécessité, et on choisit les zones inhabitées situées dans la partie ouest de la ville. Laurel Hill, Calvary, the Independent Order of Odd Fellows et le Masonic Cemetery, surnommés “The Big Four”, sont érigés à l’emplacement de l’actuelle University of San Francisco dans le quartier du Richmond, et s’étendent sur 60-70 blocks. Le Golden Gate Cemetery, situé près de Lands End, occupe la même surface.

Les 4 principaux cimetières de San Francisco en 1876 (David Rumsey Map Collection)
Les 4 principaux cimetières de San Francisco en 1876 (David Rumsey Map Collection)

La population de San Francisco continue de croître, et dès les années 1880, des voix s’élèvent contre ces cimetières qui occupent des terres constructibles. La pression populaire, renforcée par la crainte d’être exposé à des maladies contagieuses, pousse la ville à bannir les enterrements dans son périmètre par un décret pris en 1900. Les cimetières ne sont plus entretenus, les pierres tombales se détériorent, les portes en bronze des mausolées sont volées, et la légende veut que des squelettes soient subtilisés pour servir de décorations d’Halloween…

A partir de 1914, on exhume les corps pour les transférer autour de Colma, une petite ville au sud de San Francisco, officiellement fondée en 1924 pour servir de nécropole. Colma a d’ailleurs la particularité de compter plus de morts (plus d’un million et demi) que de vivants (environ 1.500) parmi ses habitants; la ville s’enorgueillit d’avoir maintenant 17 cimetières.

Deux cimetières juifs ont opéré cette migration vers Colma dès les années 1880; la ville de San Francisco a racheté les terres pour en faire Dolores Park.

Plus de 130.000 corps sont exhumés des “Big Four” et transportés à Colma: la plupart sont placés dans une fosse commune. Les pierres tombales, laissées à l’abandon, servent de matériaux de construction. Dans Buena Vista Park, dans le quartier de Haight Ashbury, les caniveaux révèlent les noms de défunts.

Dans Buena Vista Park, les restes de pierres tombales ont servi à construire les canivaux
Dans Buena Vista Park, les restes de pierres tombales ont servi à construire les caniveaux

D’autres ont servi pour construire des brise-lames dans la baie de San Francisco, ou la digue qui longe Ocean Beach.

De nombreux corps n’ont pas fait leur ultime voyage vers Colma, et des tombes continuent d’être mises à jour lors de travaux. Ce fut le cas en 1993 lors de travaux antisismiques au musée de la Legion of Honor: 750 corps furent découverts sous la cour extérieure. Plus récemment, en 2016, un cercueil contenant la dépouille d’une petite fille de 2 ans fut découvert par des particuliers qui rénovaient leur maison. Un travail de fourmi a permis d’identifier un an plus tard la défunte comme étant Edith Howard Cook, fille d’une famille aisée de San Francisco. Son cercueil a sans doute été oublié lors du transfert de 26.000 corps du cimetière des Old Fellows vers Colma aux alentours de 1920.