Après la mort d’un proche en France, le deuil difficile des expatriés

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Cette chronique est écrite par Nicolas Serres-Cousiné, le life coach des Français des Etats-Unis, à partir des expériences de ses clients.

Certains éléments de cette chronique ont été modifiés de manière à préserver leur anonymat.

Français de New York, Auguste a perdu sa mère l’an dernier. Il revient sur les émotions contradictoires auquel il a fait face, en tant qu’expatrié, pendant cette période douloureuse.

La mort

“Perdre un être qui nous est cher, là-bas en France, alors que nous vivons notre vie d’expat est une terrible épreuve. 

Nous nous retrouvons soudainement confrontés à une succession d’émotions aussi douloureuses que contradictoires et nous n’avons souvent pas d’autre choix que de les subir une à une jusqu’à ce que le tourbillon s’apaise et qu’une lumière au bout du tunnel apparaisse. Culpabilité, colère, regret, tristesse, mélancolie, remise en question, envie de retour ou certitude de ne plus faire partie d’un pays qui nous a vus naître, sont parmi les émotions les plus déstabilisantes auxquelles tout expatrié doit faire face lors du décès en France d’une personne proche.

J’ai appris la mort de ma mère alors que je venais juste de gagner l’un des plus gros budgets du marché. Tout en admirant l’Empire State Building, je savourais ma victoire les pieds sur mon bureau tandis que mon associé, malgré l’heure matinale, faisait sauter le bouchon d’un magnum de Moët et Chandon. C’est au moment où les coupes de champagne se remplissaient que le téléphone a sonné. Ne me demandez pas pourquoi ou comment, avant de décrocher, je savais déjà. “Maman est partie dans mes bras, il y a un quart d’heure” a murmuré mon frère, effondré à l’autre bout du fil. Le pauvre, je n’avais aucune peine à l’imaginer chez lui à Paris, prostré, le visage défait, perdu, ne sachant que faire.

“Quelle réaction minable!”

Étrangement, alors qu’il me racontait en détail les derniers instants de la vie de notre mère, je me voyais déjà en train de batailler avec Air France sur le prix du billet – “comme je dois partir sur-le-champ, ces salopards vont bien en profiter !” Quelle réaction minable quand j’y repense. Et pourtant, quelques heures plus tard à JFK, c’est bien ce qui se passe – ça vous fera 1850 dollars en classe éco, désolé c’est la règle.

Malgré la gêne évidente de la fille préposée au comptoir, j’étais remonté comme une pendule, pas par radinerie, mais par principe – “faire de l’argent sur le dos de ma mère décédée, ça ne vous dérange pas ?”. Quelle perte de temps. Quelle perte d’énergie. Ma priorité aurait dû être de prendre soin de la tristesse qui m’envahissait petit à petit. Hélas, moi le businessman new-yorkais, intouchable et invulnérable, ne voulait pas lâcher prise si facilement. Quel idiot. Au final, vaincu d’avance, j’avais déposé les armes et payé mon billet plein-pot. Toute la nuit, bercé par le ronron d’un Airbus A380, j’avais ruminé mon désespoir. Et m’étais saoulé au champagne que je n’avais pas bu douze heures auparavant.

La culpabilité

Dans le train qui m’amène à Biarritz où ma famille m’attendait, je ne suis pas au bout de mes peines. Épuisé et perdu à mon tour, je me repasse en boucle le cinéma de ma vie, un mélodrame dont je suis le héros perpétuel et qui me torture insensiblement.

Il y a vingt-cinq ans que je suis parti de France, ou plutôt que je m’en suis enfui. Né pauvre, je n’avais pour ambition que d’être riche, mais mon pays, embourbé dans sa façon étriquée de penser, m’en a empêché. Alors, en colère contre le monde entier, j’ai pris mes cliques et mes claques, sans me retourner. Avec le recul, j’avoue que mon départ impromptu de France était une cruelle façon de faire payer l’addition de mes désillusions à ma famille entière, et en premier à ma mère. Il faut avouer qu’elle avait le chic pour m’exaspérer, que je vive à Paris ou à New York. “Arrête de rêver, y a rien de mal à bosser à l’usine. Tu pars aux États-Unis, ce pays de beaufs racistes ? Ah surtout, ne me ramène pas une Américaine, j’en ferais une jaunisse ! Tu fais fortune, et alors ? Y a pas que l’argent qui compte dans la vie ! Mon poussin, tu es loin de moi, tu me manques et je suis vieille, rentres-tu me voir bientôt ?”

Quand je rentrais, c’était génial et douloureux en même temps. Génial de retrouver mes racines et douloureux de réaliser que de jour en jour je m’en éloignais. Ma vie était bien à Manhattan, nulle part ailleurs. Quand ma mère est tombée malade en septembre dernier, je suis allé la voir en trainant les pieds – maman, arrête de te plaindre, t’es increvable ! Le lendemain, dans le couloir de l’hôpital, le médecin nous apprenait qu’elle n’en avait plus pour très longtemps à vivre. Mon frère pleurait. Moi aussi, mais ça se bousculait tellement dans ma tête, que je ne savais vraiment pas pourquoi.

On vient d’enterrer ma mère et je ne pourrais plus jamais lui parler, la toucher, m’excuser, m’expliquer, goûter à son cake aux olives, tailler son rosier, réparer sa chaudière ou lui demander pourquoi elle m’a profondément emmerdé alors qu’elle m’aimait tant. Face au vide de sa disparition, je n’ai plus rien à quoi m’accrocher, si ce n’est au regret de ne pas avoir été assez à ses côtés. “T’as vu, j’ai réussi, je suis plein aux as, le roi du pétrole c’est ton fiston, t’es fière de moi, maman ?” Six pieds sous terre, enfin elle me sourit.

Rentrer ou ne pas rentrer

Dans l’avion du retour, alors que la tristesse fait place à une douce nostalgie, je griffonne sur une serviette cocktail d’Air France des plans auxquels je ne crois guère. Six mois ici, six mois là-bas ?

Ma famille et mes amis qui m’adorent ne comprennent pas que je rentre si vite à New York. C’est difficile à expliquer. Je les aime aussi et ils me manquent tout les jours, pourtant j’ai un besoin vital de revenir chez moi. “I need my life back” leur ai-je dit maladroitement. Je sais qu’ils souhaiteraient que je m’installe définitivement en France, parfois je leur réponds “pourquoi pas ?”, mais j’ai du mal à y croire. Je suis un expat, un immigré. Je vis ailleurs, loin donc seul, c’est mon ADN, j’y peux rien. Le sang qui coule dans mes veines est français. L’oxygène qu’il transporte est américain. Entre les deux, mon coeur même brisé, continue de balancer.

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Cette chronique est écrite par Nicolas Serres-Cousiné, le life coach des Français des Etats-Unis, à partir des expériences de ses clients.

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