La ministre française, l’ex-diplomate américaine et l’égalité des sexes

Pour une femme, la possibilité de concilier enfants et carrière de haut niveau dépend beaucoup… de son conjoint. Sur ce point, Najat Vallaud-Belkacem et Anne-Marie Slaughter, qui débattaient le 14 octobre à l’université Columbia, étaient à peu près d’accord. Sur le reste, les positions de la ministre du Droit des femmes et de cette professeur à Princeton reflétaient des différences culturelles sur la conception du travail, de la place de la mère – et de l’enfant –  dans la société.

Anne-Marie Slaughter a deux fils adolescents, et pour mieux s’occuper d’eux, elle a démissionné d’un poste haut placé au Département d’Etat. Elle a expliqué sa décision dans un essai (« Why women still can’t have it all »), paru en juillet 2012 dans The Atlantic, qui a suscité une avalanche de réactions. Pour elle, il est hypocrite de penser que les femmes peuvent mener de front vie de famille et carrière de haut niveau, et que tout ne serait que question de volonté, d’implication, d’organisation. « Il est temps de revisiter l’argument selon lequel les femmes doivent s’adapter à un monde d’hommes », écrit-elle.

Aucun discours de ce type du coté de ministre française du Droit des femmes. « En France, il ne revient pas aux individus, mais aux institutions de créer les conditions pour que les femmes puissent articuler travail et vie de famille » a lancé la ministre, défendant le modèle étatique à la française, ses crèches, allocations, congés-maternité, paternité et parentaux, congés-enfant malade. « Il ne faut pas laisser ces décisions dans la sphère privée, et en faire un principe intangible porté par les pouvoirs publics », a argué Najat Vallaud-Belkacem.

« Ce que vous avez en France est fabuleux », a approuvé Anne-Marie Slaughter, qui appelle de ses vœux de telles initiatives aux Etats-Unis. Et pourtant, elle constate qu’ici, plus de femmes, en proportion, accèdent à des postes à hautes responsabilités – le plafond de verre se brise un peu plus facilement. « Le problème, en France, ce sont les attitudes sexistes, a observé l’Américaine. Bien souvent, dans le cadre professionnel français, les hommes ne prennent pas les femmes au sérieux. La culture américaine est plus égalitariste. »

La ministre a reconnu le problème du machisme et du sexisme en France, citant un événement récent à l’Assemblée nationale. Elle a aussi pointé du doigt les phénomènes de harcèlement, beaucoup plus encadrés ici. « Nous avons aussi à apprendre des Etats-Unis en matière d’éducation des filles, qui ont plus confiance dans leurs capacités. »

Pour Anne-Marie Slaughter, même avec toutes les aides possibles, être parent prend du temps, et il est nécessaire d’être présent auprès de ses enfants lorsqu’ils en ont le plus besoin. Elle estime qu’après 18 heures, une mère, même avec de fortes responsabilités, est plus utile chez elle qu’à son bureau, quitte à retravailler le soir après le coucher de ses enfants. Ce sont aux employeurs de s’adapter à ces contraintes et  de permettre plus de travail à domicile, de flexibilité. « S’occuper des autres, c’est quelque chose qui devrait être beaucoup plus valorisé en entreprise », estime l’Américaine.

Ainsi, pour elle, l’équilibre carrière-famille doit davantage se penser à l’échelle d’une vie. « Je conseille aux femmes de viser les emplois les plus intenses ou qui impliquent des déplacements avant d’avoir des enfants, ou vers 50 ans, quand ils partent à l’université.» Un moment clé de la carrière des femmes, qui, avec l’allongement de l’espérance de vie, devrait selon elle être beaucoup plus valorisé. Sur ce dernier point, Najat Vallaud-Belkacem a acquiescé, citant une initiative lancée dans ce domaine dans la fonction publique.