Mathilde Collin, la patronne qui trie vos messages

« Une nouvelle page s’ouvre pour nous. Nous recrutons. Nous voulons les meilleurs. Et c’est un sacré défi, surtout qu’une partie de nos équipes est encore en France. » Dans un espace garni de tables de cantine et de fauteuils colorés, Mathilde Collin s’excuse du «rush» dans lequel nous sommes reçus.

On la rencontre dans les impressionnants locaux du 650 Townsend Street à San Francisco. L’équipe de Front, sa start-up, y occupe des bureaux au milieu d’une fourmilière de jeunes pousses. Ici, un hamac occupé par un trentenaire endormi sur son livre de poche, là-bas un divan de psychanalyste où est déposé un iPad et un sac Timbuk2, fabrication locale.

En août 2014, Mathilde Collin s’est fait remarquer d’un plutôt bien envoyé “I’m a Woman CEO and It Doesn’t Change Anything”, lancé dans les colonnes du Wall Street Journal. Elle évoque dans cette tribune son statut de jeune femme dans l’univers hyper masculin de la Silicon Valley.

« Il faut travailler un peu plus pour gagner en crédibilité et faire en sorte que les gens vous écoutent ; il est parfois plus difficile de recruter des développeurs, et que ceux-ci vous fassent confiance. Et il arrive d’aller à des rendez-vous commerciaux où l’autre personne est plus intéressée par vous que par votre produit », écrit-elle dans le Wall Street Journal. « Mais il y a aussi des avantages. Il est parfois plus facile d’obtenir des articles dans la presse et les ventes peuvent se concrétiser plus vite. »

Aujourd’hui, être une femme patronne de start-up dans la Silicon Valley, c’est encore être une exception. “Il n’y a pas assez de femmes CEO, parce que les femmes manquent de modèles auxquels s’identifier, c’est tout. Je ne parle pas de chefs de grosses entreprises comme HP ou IBM, non, mais d’entrepreneurs”, nous dit cette diplômée de HEC de 25 ans, qui a créé sa start-up à peine un an après sa sortie de l’école.

Front est une application permettant à des entreprises de gérer leur communication. C’est un tableau de bord où se retrouvent les messages et les données provenant de sources aussi disparates que l’e-mail, Twitter, les SMS et bientôt LinkedIn ou Facebook.

« Nos clients, ce sont des entreprises. Entre deux et plusieurs milliers de salariés, pour vous donner un ordre de grandeur. Notre objectif, c’est de mettre de l’ordre dans ces échanges quotidiens de manière collaborative.» Une version gratuite est disponible jusqu’à deux utilisateurs. Ensuite, le modèle est payant.

C’est un peu ce qu’IBM cherche aujourd’hui à faire avec son projet Verse, non ? « Pas vraiment, nous nous voyons au-delà de l’e-mail et centralisons tous les canaux de communications. Nous sommes avant tout une solution pour les équipes, moins pour les individus. Ce que nous faisons est unique sur le marché. Notre petite taille nous donne des ailes. Elle nous permet d’être agiles et réactifs. Notre force, c’est que nous avançons vite, très vite.» Ses phrases sont assez courtes. Précises, aussi. Peu d’anglicismes y ont trouvé refuge. Elle ne semble pas tricher.

Tout a commencé par une page web en version bêta, en 2013. « L’engouement a été immédiat.» Si le projet Front est né à Paris, c’est dans la Silicon Valley que Mathilde Collin est venue chercher idées, croissance et rayonnement international.

«Pour financer un projet en France, les banques ou les investisseurs vous expliquent qu’il faut déjà avoir fait ses preuves. Certes, on nous a proposé 150.000 euros…» Les investisseurs de la Silicon Valley ont une approche différente: « En fait, ils ont peur de manquer la prochaine grande opportunité! Ils prennent plus de risques. Globalement, le climat, même s’il change en France et c’est plutôt pas mal, n’a rien à voir avec ce qui se passe ici. Pour un projet comme le nôtre, San Francisco est – et reste – notre tremplin naturel. Nous sommes à côté de nos partenaires. »

Pas étonnant d’apprendre que son entreprise a reçu trois millions de dollars de capitaux pour assurer sa croissance. « En janvier 2014 – c’était mon premier voyage dans la Vallée ! – je suis venue rencontrer mes utilisateurs, qui étaient principalement dans la Baie. Puis ces utilisateurs m’ont fait rencontrer des venture capitalists. Et tout est allé très vite en fait. Nous sommes venus passer trois mois dans une maison de Palo Alto. Je vous assure que trois salariés dans la même maison, c’est une expérience qui marque. Et de Palo Alto, nous sommes montés à San Francisco. »

Et quel est l’écho de Front en France ? « Le problème de la France, qui me manque bien sûr, c’est que c’est loin ! », ironise-t-elle. « Cela dit, nombre de nos clients sont là-bas. Je peux vous dire par exemple que nous travaillons avec Viadeo, le réseau professionnel. Et nous discutons aussi avec TF1. »