Mariage gay: “Le débat intellectuel a été gagné depuis des années”

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Same-Sex Marriage in France and the United States, le 23 avril à 12h

Le Skyroom, FIAF, 22 E 60th Street, NYC

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L’Assemblée nationale doit adopter ce 23 avril la loi sur le mariage pour tous. Le même jour, la French American Foundation organise une conférence sur le mariage gay en France et aux Etats-Unis. Parmi les participants: Bruno Perreau, professeur de French Studies au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et chercheur associé aux universités de Cambridge et Harvard. Il est également l’auteur de Penser l’adoption (PUF). Entretien.

French Morning: Le magazine Time a récemment titré « Le mariage gay a déjà gagné » : êtes-vous d’accord ? Pourrait-on imaginer un titre similaire en Une d’un magazine français ?

Bruno Perreau: Aux Etats-Unis comme en France, le combat intellectuel a été gagné il y a déjà quelques années. Qu’on puisse refuser cette égalité est en effet devenu inacceptable pour une large part de l’opinion publique. Dans l’espace médiatique, quand des personnalités s’expriment en disant qu’elles sont évidemment pour le mariage gay, le « évidemment » a toute son importance car la question n’était pas si évidente il y a quelques années. Il y a eu un changement d’ère ; toute une génération est née avec cette « évidence ». Lorsque Barack Obama explique que ses filles l’ont fait changer d’avis, c’est révélateur : ses filles ne conçoivent pas que leurs camarades de classe dont les parents sont homosexuels soient traités différemment d’elles.

Après, rien n’est jamais gagné sur le plan politique. En France, une dissolution de l’Assemblée pourrait redistribuer les cartes. Aux Etats-Unis, la Cour Suprême, au lieu d’engager une ouverture générale sur cette question, pourrait ralentir de quelques années l’avancée des droits des couples de même sexe en laissant l’ouverture du mariage homosexuel à la libre appréciation des Etats.

En France et aux Etats-Unis, les débats et manifestations montrent que les résistances restent fortes, malgré cette évolution rapide des mentalités. Ces résistances sont-elles les mêmes dans les deux pays ?

Pas tout à fait. Aux Etats-Unis, le débat porte plutôt sur la question du « bien », quand en France il porte sur celle du « juste ». En France, on peut finalement être en faveur du mariage homosexuel sans pour autant y adhérer, simplement parce que c’est juste. Pour les Américains, c’est plus difficilement dissociable. Aux Etats-Unis, le sens de la communauté est très fort et on s’interroge d’abord sur ce qu’un citoyen apporte de bien à sa communauté, et par extension sur ce qu’un couple d’homosexuel peut apporter de bien à un enfant.

Ensuite, la France s’est construite sur une logique de transmission de la citoyenneté via la filiation hétérosexuelle. C’est pourquoi le débat porte beaucoup plus sur cette question : l’opposition se concentre sur l’effet automatique du mariage sur la filiation.

Alors que les Américains sont plus croyants que les Français, comment expliquez-vous que les Etats-Unis soient plus progressistes que la France sur cette question du mariage homosexuel ?

Plus que les valeurs religieuses, la grande différence tient à la définition par les deux pays de ce qui relève des sphères publiques et privées. La privacy ici, c’est un espace de vie qui doit être protégé contre les empiétements du public. Dès lors, cela facilite l’idée que chacun a une marge de liberté dans ses choix de vie. Et pour que cette liberté soit respectée, on admet que d’autres croyances, d’autres manières de vivre puissent exister.

En France, où la sphère publique est plus large, la loi arbitre entre ce qui est légitimement public et ce qui ne l’est pas. Or, ce que l’Etat perçoit comme étant légitimement public relève bien souvent de pratiques héritées de la tradition judéo-chrétienne. Et l’on perçoit comme une intrusion du privé dans la vie publique ce qui relève de pratiques minoritaires, ce qui est le cas avec l’homosexualité. Tout l’enjeu du débat en France, c’est donc de rendre l’homosexualité légitimement publique. Aux Etats-Unis, ce n’est pas tellement la conquête de l’espace public qui est en jeu, mais l’égalité de traitement dans la sphère privée.

La procréation médicalement assistée est au cœur du débat en France, mais pas aux Etats-Unis : comment expliquez-vous cette différence ?

On revient à la question de la filiation. Au cours des années 1980 en France, le gouvernement a mis en place un Comité Consultatif National d’Ethique, une institution assez conservatrice. Durant les années où s’ouvrent les premières possibilités d’intervention technique en matière de filiation (comme la fécondation in-vitro) et où l’on commence à penser ces techniques comme un droit, ce Comité va médicaliser ces techniques et explicitement poser la condition d’hétérosexualité dans l’accès à la filiation  (loi de bioéthique de 1994). La procréation médicalement assistée ne s’est donc pas construite comme un droit individuel comme c’est le cas aux Etats-Unis.

Quelle différence faites-vous entre la position adoptée par Barack Obama et celle de François Hollande ?

Au contraire de François Hollande, Barack Obama a construit son parcours sur la base de l’expérience de la discrimination. Ce n’est pas pour rien que dans les débats en France, les discours de Christiane Taubira ont été les seules interventions qui reflétaient ce combat. Pas seulement une revendication abstraite de l’égalité mais des arguments qui venaient de l’expérience vécue, qui plaçaient cette bataille aux côtés d’autres luttes comme celle contre le racisme.

François Hollande, lui, est un homme blanc, hétérosexuel, qui n’a pas fait directement cette expérience de la discrimination. Formé à la haute fonction publique, il administre le pays plus qu’il ne le gouverne. Il explique sans cesse qu’il ne veut pas diviser. Mais, gouverner, c’est assumer le conflit. Ce débat aurait dû être bouclé en quelques semaines. L’égalité n’a pas à être débattue sans fin, sauf à admettre qu’elle ne va pas de soi et donc à reconduire les normes que l’on s’efforce par ailleurs de combattre.

 

 

 

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