Malvoyant, je suis en stage à New York

Poignée de main ferme, costard-cravate de rigueur: Charles-Edouard Catherine a tout du stagiaire classique.  Sauf que dans son univers, en l’occurrence la société Zeno Radio basée à Manhattan, c’est son patron, Baruch Herzfeld, qui lui apporte le café.

A 24 ans, Charles-Edouard Catherine est atteint de dégénérescence maculaire. A la naissance, il avait une vision de 2/10 et un champ visuel très réduit. Il emploie deux métaphores pour décrire la façon dont il voit : celle du « sniper » et de la « passoire ». Des pans de son champ de vision disparaissent progressivement. La qualité de sa vision se détériore également. S’il a un « reste de vue », « un comportement de voyant », il est considéré comme « légalement non-voyant » depuis cette année. Aujourd’hui, il dit se situer « dans un entre-deux », entre vue et cécité.

Originaire de Rennes, il est entré en classe préparatoire à Quimper puis a intégré Sciences Po Bordeaux. Après avoir passé sa deuxième année en échange en Suède, où il a appris l’anglais, il a voyagé sur la côte Est des Etats-Unis avec un ami. En chemin, il a rencontré celle qui est devenue sa « compagne », une jeune Américaine. Pendant plusieurs années, il a partagé sa vie entre Bordeaux et New York.

Tant qu’il le pouvait, il « masquait son handicap ». La vie professionnelle lui a appris à l’assumer.  Amené à faire un stage dans le cadre de sa cinquième année, il voulait travailler à New York pour être avec celle qu’il aime. Ses recherches n’ont pas été faciles. Il a par exemple passé un entretien pour travailler dans un cabinet de lobbying, sans dévoiler son handicap jusqu’au moment où le recruteur a semblé intéressé par sa candidature. Et lorsqu’il a finalement révélé sa malvoyance, la personne a changé d’avis. Après plusieurs déceptions, il a pris le « premier stage qui venait », Zeno Radio, une entreprise de radio par téléphone. Née en janvier 2011, elle s’adresse aux émigrés qui veulent écouter les stations de leur pays. « Au final, ce fut une très bonne surprise », dit-il. C’est « une structure très ouverte à l’autre, aux autres cultures ». Pour son recrutement, être « Français et handicapé a presque été un avantage ». « Je suis stagiaire, c’est moi qui devrais servir les cafés », plaisante-t-il soulignant que l’équipe prend grand soin de lui.

Baruch Herzfeld, Président de Zeno Radio, décrit Charles-Edouard comme « la cravate de l’entreprise », son visage public. En charge des relations avec les stations de radios et les grands journaux, il présente une apparence et une façon de travailler plus formelles que le casual à l’américaine. Il est chargé du marketing et des relations publiques. Il s’agit de « promouvoir les stations et de démarcher les radios », explique le stagiaire. La majorité de son travail se passe au téléphone et sur ordinateur. Jaws, un logiciel qui réalise une synthèse vocale de toutes les informations présentes à l’écran, lui permet de travailler normalement.

Habitant à City Island, dans le Bronx, il explique que pour lui, New York, « c’est beaucoup de l’imaginaire ». Un imaginaire constitué par « les images accumulées à travers la télévision, le cinéma ». Quand il marche dans la ville, pas question de passer son temps à chercher les cimes des gratte-ciel. Il se « concentre sur le trottoir, sur ce qu’il y a devant », les éventuels obstacles. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, « plus la ville est grande, plus c’est pratique et accessible pour les handicapés », parce que le plus souvent, les fonds alloués à des infrastructures spécialisées sont beaucoup plus importants. « Dans le métro, toutes les informations sont vocalisées », et c’est également le cas sur les carrefours de certaines grandes avenues. Par ailleurs, le « grid » de la ville de New York rend ses déplacements plus faciles. Ses projets d’avenir? Il aimerait « rester à New York et continuer à travailler pour Zeno Radio ! » Cela semble bien parti.