Malheureux comme un Depardieu en France

Revue de presse. Un profond malaise avec l’argent. Tel est, selon Elaine Sciolino, correspondante du New York Times à Paris et auteur du livre La Séduction : How the French Play the Game of Life, le problème majeur des Français.

Dans son dernier article, la journaliste revient sur l’affaire Bernard Arnault, soupçonné de vouloir s’installer en Belgique pour payer moins d’impôts : “LVMH est une “belle” entreprise consacrée à la production de produits de luxe made-in-France et à la diffusion de la créativité et la culture française à travers le monde. Dans d’autres pays, disait-il (Arnault, ndlr), les chefs d’entreprises sont très respectés, en France, ils ne le sont pas.” Et l’auteur laisse le patron de LVMH poursuivre : “La France a un problème avec l’économie de marché. (…) L’influence du marxisme est toujours existante.”

La très francophile Elaine Sciolino s’interroge: “Comment le “Napoléon du luxe” dont les marques (…) symbolisent le savoir-faire français, pourrait devenir citoyen d’un pays qui a donné au monde les gaufres épaisses, les pommes de terre sautées, les bandes dessinées Tintin et 500 marques de bière?” Et la journaliste ne se prive pas de donner sa réponse. Selon elle, l’affaire Arnault s’inscrit dans une longue histoire d’antipathie française contre le capitalisme et les riches. La remarque de François Hollande contre le monde de la finance lors de la campagne présidentielle – « mon ennemi, c’est la finance » – trouve un “écho à travers les siècles, même avant 1685, quand Louis XIV confisquait les biens et les possessions du million de protestants dans le pays. Les chefs d’entreprises protestants, qui furent les meilleurs entrepreneurs du pays, fuyaient ou mourraient.” 

Après avoir établi ce parallèle parlant, l’auteur souligne l’hostilité des Français envers les riches. ” Tout comme ce sentiment anti-business, les codes complexes de la façon dont la richesse est affichée – ou, plus probablement, cachée – ont eux aussi persisté.” Et elle poursuit : “Même maintenant, la meilleure façon de vivre en France en tant que personne riche est de prétendre que vous ne l’êtes pas. J’ai appris très tôt en vivant à Paris que moins est plus: ne vous habillez jamais entièrement avec le même designer, assurez-vous que vos vêtements neufs n’apparaissent pas comme tels, gardez vos véritables bijoux dans le coffre.”

Obelix s’enfuit

Dans une telle situation, mieux vaut s’exiler. C’est exactement ce que l’acteur Gérard Depardieu a fait. “Le départ de Depardieu intervient au moment où le gouvernement français cherche à augmenter les recettes par des impôts sur les grandes entreprises, les start-up du web et les fortunes privéesobserve Bloomberg Businessweek.  Time Magazine remarque pour sa part : “Contrairement à Arnault, Depardieu semble insensible à la couverture de presse négative – et semble la cultiver autant qu’il le peut. L’année dernière, (…) il a été viré d’un vol Air France pour avoir uriné dans le couloir avant le décollage. Le mois dernier, il a été détenu par la police à Paris après être tombé de son scooter, ivre. Plus récemment, Depardieu faisait froncer les sourcils pour avoir sorti une chanson en duo avec (…) GooGoosha, (…) la fille du dictateur ouzbek Islam Karimov.” Le magazine rassure le fisc français avec un clin d’œil bien placé“Compte tenu de ces activités, il ne faudra peut-être pas longtemps avant que les voisins de Depardieu à Néchim cherchent eux-mêmes refuge en s’échappant vers la France.”

Le Louvre à Lens : un peu de culture dans la déprime

Quittons à présent Paris et la Belgique. La presse américaine commente l’ouverture de la nouvelle antenne du Louvre (Louvre II) dans la ville de Lens. “Un musée placé dans l’ancienne cour d’une mine de charbon dans la ville déprimée et post-industrielle de Lens”, résume le New York Times. Le Huffington Post va jusqu’à s’interroger : “Le Louvre à Lens : est-ce qu’une ville française pauvre a besoin d’un musée?” Le Washington Post, lui, ne se montre guère plus enthousiaste : “Le projet de 194 millions de dollars, payés par les autorités régionales et locales, pour amener ces œuvres à un coin perdu plus connu pour son équipe de football, a soulevé l’inquiétude, celle de créer un éléphant blanc dans un tas de déchets de charbon. (…) Les entreprises locales touchées par la récession ont été réticentes à l’idée d’investir. La ville ne compte que trois petits hôtels.”

Un article de l’Associated Press, publié dans le Miami Herald mène les lecteurs au cœur de la ville “criblée de magasins fermés, de maisons abandonnées, d’habitants en colère et un cinéma couvert de planches.” Le journal précise que “Lens, l’une des villes les plus pauvres du pays, a un taux de chômage de 24 %, bien au-dessus de la moyenne nationale de 9 %.” Les arguments des pro-Louvre II – revitaliser l’économie de la ville, “offrir la culture aux provinces les moins cultivées et donner aux résidents une occasion unique de voir l’art haut de gamme” – se heurtent au scepticisme des habitants. “Pour les habitants, le geste du Louvre d’apporter la culture à leur ville oubliée est un peu condescendant.”  Et Thomas Adamson, l’auteur de l’article, ne se prive pas de citer quelques habitants pour mettre en valeur le fossé qui les sépare des administrateurs du musée: “Pourquoi avons-nous besoin d’un musée et de culture ici ? Nous avons besoin d’argent et d’emplois. D’ailleurs, qui est ce Da Vinci ?”, “Si cela aide quelqu’un, ce ne sera pas nous” ou encore “ils ont dit que Lens était vivant maintenant. Regardez autour de vous, c’est mort, tout est mort.”

Les initiateurs du projet espèrent contribuer à une transformation de la ville comparable à celle de Bilbao, initiée par l’antenne du musée Guggenheim. Mais pour l’Associated Press, “il n’est pas clair que cela suffira à attirer 700.000 visiteurs pendant la première année. (…) La région dispose ni des plages de Bilbao ni de sa fameuse cuisine basque.”