A Los Angeles, 200 “Charlie” se serrent les coudes

De la colère, des larmes, mais aussi des embrassades de réconfort. Hier soir à Los Angeles, près de 200 personnes se sont réunies au Figaro Café, dans le quartier de Los Feliz, pour rendre hommage aux victimes de l’attentat sanglant survenu mercredi au siège du journal satirique « Charlie Hebdo », à Paris.

L’initiative de ce rassemblement avait été lancée plus tôt dans la journée par le journaliste Guillaume Serina, correspondant du Point à Los Angeles et directeur de l’agence France USA Media, avec sa consœur de l’AFP, Véronique Dupont. « J’étais complètement effondré en apprenant la nouvelle ce matin. Je ne pouvais pas rester seul ce soir et j’ai donc décidé de lancer un appel à mes collègues journalistes mais aussi à tous les Français et francophiles de Los Angeles» explique le journaliste, habillé de noir. « On ne s’attendait pas à un tel rassemblement ! Près de 200 personnes ! Ca réchauffe un peu le cœur. »

Parmi la foule qui s’est massée dès 18h devant le café, sous le regard intrigué des automobilistes de l’Avenue Vermont, une grande majorité de Français encore sous le choc. Y compris quelques figures de la communauté française: le directeur du festival de cinéma français COLCOA François Truffart, Gérard Michon, élu de l’Assemblée des Français de l’Etranger ou encore la sénatrice Joëlle Garriaud-Maylam, de passage à L.A. Mais aussi des Américains solidaires, des familles binationales, des enseignants et parents du Lycée International de Los Angeles (LILA) voisin. Toutes générations confondues.

« Je suis venu ici symboliquement pour soutenir la liberté d’expression et exprimer mon opposition au politiquement correct qui ronge nos sociétés » explique Mark, un américain de Los Angeles. « La France tient une place spéciale dans mon cœur. Ma famille d’origine française s’est installée à Saint-Louis, dans le Missouri au 18ème siècle !» raconte-t-il, très ému, avant de fondre en larmes. « Je suis complètement retourné. »

“Pas d’astérisques à la liberté d’expression”

A côté, sur la chaussée, Ed, photographe californien de 28 ans, estime qu’« on ne peut pas mettre d’astérisques à la liberté d’expression. Sinon, on la supprime purement et simplement.  Je suis personnellement athée mais les religieux ont le droit de me caricaturer ou de me critiquer. »

Philippe, né en France d’une mère française et d’un père américain, brandit depuis plus d’une heure sa pancarte « Je suis Charlie », sans faiblir. « On a détruit une institution française, mais c’est un sujet mondial, qui nous touche tous. C’est le « 9/11 » de la parole libre. » Il est venu avec sa fille, Carole, 29 ans. « Aujourd’hui, j’aurais tellement aimé être à Paris plutôt qu’à Los Angeles. Je me sens d’autant plus touchée que je suis originaire de la région de Charleville-Mézières, dont est originaire l’un des terroristes. J’ai peur des conséquences de cet attentat, notamment des amalgames contre les musulmans. »

La génération des baby-boomers, bercée par les débuts de Charlie Hebdo, était aussi représentée hier soir : Aurélia, enseignante à Los Angeles, avait 20 ans en 1968. «J’ai grandi avec Charlie Hebdo. Wolinski et Cabu faisaient partie de nos vies. Ils incarnaient la drôlerie, l’humour à la française, l’irrévérence, la critique en quelques traits de crayon. Le courage aussi. J’ai peur que tout cela accentue la montée de l’extrême-droite » dit-elle.

“Dans ces moments-là, on se sent encore plus proche de la France”

Jordane et Simon, qui tiennent une boutique de vins français à Beverly Hills ont fermé plus tôt pour venir au rassemblement. « Certaines personnes tiennent un discours un peu idiot qui consiste à dire “Tirez-vous, rien ne va plus en France”. Mais ce qu’il s’est passé à Charlie Hebdo est un problème mondial. Tout le monde est affecté par le terrorisme. C’est en étant à l’étranger qu’on se sent finalement encore plus proche de notre pays, qu’on se rend compte de ses atouts. Surtout dans ces moments-là. »

En terrasse, trois amies, Sylvie, Stéphanie et Vanessa, venue avec ses deux filles, posent pour un photographe américain avec leurs pancartes. Pour ces jeunes femmes, l’appel du Figaro Café a été l’occasion de retrouvailles impromptues. « Le terrorisme nous a personnellement touchées par le passé: toutes les trois hôtesses de l’air à l’époque, nous connaissions deux équipages qui ont perdu la vie dans les attentats du 11 septembre » racontent-elles, le cœur lourd. « Nous ne nous étions pas vues depuis très longtemps mais après ce qu’il s’est passé, nous avons décidé de nous retrouver ici. C’est important de se serrer les coudes entre Français, d’être unis. Aujourd’hui, au travail, personne n’a osé aborder le sujet pour me préserver ! Même mon mari américain n’a rien dit !» explique Sylvie.

Vers 20h30, la demande d’une minute de silence circule dans la foule qui, petit à petit, s’immobilise. Sur le trottoir, l’émotion est palpable. Des dizaines de mains et poings se lèvent. Certains pleurent, d’autres tentent de faire abstraction du vacarme de l’avenue, plongés dans leurs pensées. Comme eux, ce matin, les enfants du LILA rendront hommage aux victimes décimées à Paris.