“Je me suis sentie très loin”: l’expatriation au temps du coronavirus

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Quand la crise du Covid-19 a commencé à balayer le monde, Béatrice Leon a eu un sentiment que connaissent beaucoup d’immigrés: “J’ai voulu me rapprocher de ma famille“, confie cette Française qui vit depuis près de trente ans à New York. Quand Donald Trump a décidé de suspendre l’entrée sur le sol américain de la plupart des voyageurs en provenance d’Europe, elle a senti venir les mesures de confinement en vigueur actuellement.

Après quelques nuits blanches et une conversation avec son frère en Australie, elle a décidé de faire ses valises et de rentrer temporairement en France. “Je me suis dit que j’allais me retrouver coincée. Je me suis sentie très loin de ma famille. Comme je ne suis pas mariée, je n’ai pas d’enfants, pas d’obligations professionnelles aux Etats-Unis, je suis rentrée“.

Dans la vie de tout expatrié, il est de ces moments où l’éloignement et la distance reviennent au galop. La crise du nouveau coronavirus en fait partie. Comme la mort d’un proche en France, la naissance d’une nièce ou d’un neveu ou encore le mariage d’un ami de l’autre côté de l’Atlantique, le virus a pour conséquence de renvoyer chaque immigré à sa décision d’avoir quitté son pays et sa famille voire la culpabilité qui peut en découler. “Cela entraine des remises en questions professionnelles. On ré-évalue le sens de notre propre vie“, explique le psychologue français de Los Angeles Marc Pistorio.

“Ne pas pouvoir être là pour ceux qu’on aime”

Le Covid-19 crée des difficultés physiques et psychologiques uniques pour les immigrés. Alors qu’il est facile de faire un aller-retour en France en temps normal, les restrictions sur les vols et les mesures de confinement compliquent les déplacements. Il en ressort un sentiment d’impuissance “terrible”, selon le psychologue. “On est confronté à l’incapacité de soutenir activement ceux qu’on aime. Ça nous renvoie à notre conception de la mort et sur le fait qu’on ne pourra pas être là pour les personnes qui vont mal“.

Coach et hypnothérapeute à Londres, Pia Granjon-Lecerf abonde. “Le Covid-19 ne change rien aux défis habituels de la distance. Par contre, on ne sait pas si on va pouvoir se revoir. Le syndrome de loyauté est mis à mal avec une intensité plus forte car une instance extérieure nous empêche de prendre l’avion. Aujourd’hui, les expatriés ont perdu le contrôle du lien avec les proches“.

La Française, qui a mis en ligne une série de vidéos sur la gestion du stress pendant le Covid-19, observe cette anxiété chez les mères expatriées qu’elle suit. “Elle est générée par le fait de ne pas avoir d’action directe sur la protection de leur enfant“. Selon l’experte, l’anxiété de “ne pas se revoir” peut donner lieu à des crises de panique et des comportements phobiques qui traduisent “une peur de la mort“. “Une phobie est une perte de contrôle totale. C’est quelque chose qui vient prendre le pas sur notre vie“.

Pour faire face aux défis de l’expatriation au temps du Covid-19, les experts recommandent de communiquer le plus possible avec ses proches en France, en gardant à l’esprit que de possibles différences dans le degré de confinement autorisé peuvent susciter des malentendus sur les réalités que chacun vit. “Il faut revenir à un agenda: s’assurer qu’on observe les dates symboliques, comme les anniversaires, se faire un calendrier de qui on va appeler et enclencher une rotation, suggère Marc Pistorio. C’est l’occasion de reprendre contact avec certaines personnes qu’on voyait de manière épisodique“.

La chose la plus importante, ajoute Pia Granjon Lecerf, c’est de prendre soin de soi-même pour être disponible pour les enfants ou les parents“.

“Besoin de se rapprocher”

Cette ère du Covid-19 a ceci de particulier que même ceux qui sont rentrés en France ne voient pas nécessairement plus leur famille que quand ils étaient à l’étranger, en raison des mesures de confinement en vigueur dans le pays. Béatrice Leon, qui est seule dans sa résidence de Guéthary dans les Pyrénées-Atlantique, reconnait le côté ironique de la situation. “C’est mieux que si j’étais de l’autre côté de l’océan. Cela permet tout de même de parler plus régulièrement à la famille, explique-t-elle. Mon frère en France était inquiet de me savoir aussi loin. Je me suis dit que je ne pouvais pas lui faire ça“. Elle profite aussi de son retour pour donner des cours d’anglais à ses neveux et nièces sur la plateforme de visioconférence Zoom.

Sandrine Mehrez-Kukurudz, co-fondatrice d’une agence d’événementiel et auteure, a décidé de se jouer de la distance pour fêter son anniversaire en mars. Restée à New York, elle a convié une vingtaine d’amis de la Grosse Pomme, de Miami et de France sur Zoom pour sabrer le champagne et le jus de fruit. Elle n’avait pas vu certains visages depuis un an. “C’était l’anniversaire le plus émouvant de ma vie, avoue-t-elle. Il y a un besoin de se rapprocher. On a besoin d’amour en ce moment. Cet anniversaire, c’était comme un gros hug“. Le Covid-19 creuse peut-être la distance, mais n’enterre pas l’amitié.


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