L’Europe est-elle en train de disparaître de la carte du monde ? Elle est marginalisée des négociations entre Américains et Russes, alors que la guerre est à ses portes. L’humiliation est explicite dans les propos de J.D. Vance à Munich. Le financier américain Kenneth Griffin constatait récemment1 : « Dans tous les sens du terme, l’Europe disparaît. » La brutalité du propos peut choquer, mais l’analyse est proche de celle de Mario Draghi, annonçant en septembre une « lente agonie » de l’Europe. Est-il possible que l’Europe soit en phase d’effondrement ? Si oui, que faire ?
L’actualité est noire. Les constructeurs automobiles allemands, joyaux de l’industrie européenne, voient leurs ventes chuter, leurs profits baisser de moitié. Volkswagen annonce 35 000 suppressions d’emplois. Stellantis (Peugeot Fiat Chrysler) vire son patron charismatique. Michelin ferme des usines. L’Allemagne est en stagnation, si ce n’est en récession. L’Italie n’a plus connu de croissance depuis 2000. Le Royaume Uni n’en finit pas de subir les conséquences néfastes du Brexit. La France est en pleine crise politique, dopant sa croissance chétive de 1% du PIB par un déficit « hors de contrôle » de 6% du PIB. Dans tous les pays européens, l’angoisse des populations les plus pauvres conduit l’extrême droite au pouvoir ou à ses portes.
Pourquoi cette crise ? Les explications de court terme sont évidentes. L’agression russe en Ukraine a privé l’Europe d’énergie bon marché. Le marché chinois, corne d’abondance des exportateurs européens depuis 30 ans, se referme à mesure que l’industrie chinoise rattrape son retard technologique. La vague d’investissements en intelligence artificielle crée une bulle d’investissement aux États-Unis et en Asie, mais l’Europe passe à côté, malgré les belles annonces de Macron. Trump annonce une guerre commerciale avec l’Union Européenne et un arrêt des soutiens militaires à l’Ukraine. Un vent de panique souffle Bruxelles, Berlin, Paris, Varsovie et Londres.
Cette analyse de court terme conduit à la paralysie. Trop de facteurs externes sont hors de contrôle, le découragement domine. Pourtant, un peu de recul historique et une analyse plus profonde montrent des voies de rebond crédibles. Tout d’abord, il importe de rappeler que l’effondrement est possible, que rien ne garantit un sursaut gaullien ou churchillien, et que les conséquences en sont épouvantables. Près de nous, l’Espagne était la première puissance européenne au XVIIe siècle, gorgée d’or et d’argent des Amériques. Elle a ensuite manqué les révolutions scientifiques et industrielles, puis connu un lent effondrement qui a culminé dans la guerre civile en 1936. Les jeunes Espagnols émigraient en masse vers la France dans les années 1960 pour trouver du travail.
Autre exemple d’effondrement, la Chine était la première puissance économique mondiale en 1800. Mais l’Empire Chinois a rejeté avec mépris la révolution scientifique européenne, puis a manqué la première révolution industrielle. Armée de simples jonques à voile face aux bateaux à vapeurs anglais de 1840, elle a dû accepter l’opium, la colonisation et les traités inégaux. Elle a plongé dans la guerre civile en 1911, subi l’occupation japonaise, enfin connu la terreur maoïste et ses dizaines de millions de mort de faim.2 L’effondrement d’une grande puissance est possible et ses conséquences sont tragiques.
L’histoire de l’Europe des 30 dernières années a des traits similaires. Dans les décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, la productivité des principaux pays européens avait progressivement rejoint le meilleur niveau mondial, mais entre 1995 et aujourd’hui, elle a perdu 20% par rapport aux Etats-Unis.3 La raison avancée par la Banque Centrale Européenne ? Le sous-investissement en technologies de l’information, la « Tech », depuis le lancement du PC et du web, premiers signes tangibles de la troisième révolution industrielle.
Soyons concrets : 20% de productivité en plus, cela serait 10 000 euros de revenus disponibles supplémentaires par personne et par an, ou 40 000 pour un couple avec deux enfants. En France, cela serait 300 milliards de recettes fiscales supplémentaires, soit six fois le budget de la Défense Nationale. De quoi payer les retraites sans motion de censure. Comme la Chine ou l’Espagne du XIXe siècle, qui ont manqué la première révolution industrielle, l’Europe du XXIe siècle est en train de manquer la troisième révolution industrielle. Les conséquences économiques et politiques sont déjà graves et peuvent être catastrophiques.
Pourquoi l’industrie automobile européenne est-elle en crise ? Parce qu’elle est restée focalisée sur l’amélioration des voitures à essence inventées en 1900. Elle n’a intégré ni le basculement vers l’électrique où s’illustrent Tesla et les constructeurs chinois, ni la révolution numérique des véhicules autonomes, déjà opérationnels dans les rues de San Francisco et de Wuhan. L’autre mamelle de l’industrie européenne, la chimie et la pharmacie, peuvent être balayées par l’invention de nouvelles molécules par Intelligence Artificielle ou par calcul quantique. Il est même possible que la transition énergétique soit dominée par les acteurs qui maîtrisent le mieux l’intelligence artificielle. Enfin, la guerre en Ukraine montre que les armes déterminantes ne sont plus les chars et les avions, mais les drones autonomes et les missiles de précisions, issus de la tech, donc 100% dépendants des technologies américaines ou chinoises.
Les industriels européens de la Tech investissent 54 milliards d’euros par an, soit un sixième des montants investis par les acteurs américains (300 milliards) et la moitié environ des acteurs chinois (80 milliards).4 Ils sont totalement absents des technologies clefs, à savoir les semiconducteurs les plus performants (NVIDIA, Qualcomm, AMD, Huawei), les systèmes d’exploitation (Microsoft, Apple, Google), le Cloud (Amazon, Microsoft, Google, Alibaba), l’Intelligence Artificielle (Microsoft, OpenAI, Google, Meta et des Chinois tels que DeepSeek).
Les succès de Mistral et les annonces de Macron ne doivent pas faire illusion : NVIDIA a retiré l’Europe de ses résultats annuels. Là encore, « l’Europe disparaît. » Comme la Chine ou l’Espagne du XIXème siècle, l’Europe voit ses industries traditionnelles menacées par la révolution industrielle en cours, connaît une baisse relative de sa productivité, un appauvrissement de ses populations, une insuffisance chronique de ses recettes fiscales, une insatisfaction profonde de ses populations inquiètes, une montée de ses mouvements politiques extrêmes, une contestation de ses frontieres (Ukraine, Pays Baltes, Groenland). Elle peut connaître, comme d’autres avant elle, un effondrement économique et politique caractérisé in fine par la guerre civile et la famine.
Il faut éviter une telle descente aux enfers. Pour cela, il y a une bonne nouvelle et une mauvaise nouvelle, mais soluble. La bonne nouvelle est que l’Europe est en train de prendre conscience de ses faiblesses en Tech. Il y a deux ans, je passais plus de la moitié de mes présentations à expliquer que l’Europe était en retard en Tech, devant des assistances sceptiques ou irritées. La guerre en Ukraine, le choc de l’IA, les difficultés allemandes, enfin les rapports de Letta5 puis de Draghi6 ont totalement changé cela : les dirigeants politiques et économiques européens ont pleinement pris conscience des retards accumulés en Tech et des risques associés.
La mauvaise nouvelle est que les causes de ce retard ne sont pas encore bien comprises. Les dirigeants continuent de répéter les mêmes analyses qu’il y a 30 ans, quand je travaillais à la Commission Européenne ou à Matignon : la fragmentation des marchés, l’insuffisance des financements, la culture averse au risque, les soutiens publics inadaptés, la politique de concurrence idéologique, la régulation excessive… Tous ces facteurs sont réels mais sont soit des conséquences de causes plus profondes, soit des facteurs de deuxième ordre.
Les causes profondes de ce retard de l’Europe en Tech, bien qu’encore peu connues, sont identifiables et traitables. L’Europe a tout à fait les moyens de revenir au meilleur niveau de l’innovation mondiale, comme elle l’a été de 1540 à 1940. Elle a des atouts exceptionnels que l’évolution des États-Unis met en lumière aujourd’hui. Mais cela nécessitera un deuxième article dans French Morning, et un peu d’aide de votre part…
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1 Kenneth Griffin, Milken Institute Global Conference, December 20241 Kenneth Griffin, Milken Institute Global Conference, December 2024
2 David Landes: The Wealth and Poverty of Nations, 1998
3 Isabel Schnabel: ECB, From laggard to leader? Closing the euro area technology gap, Feb 2024
4 Olivier Coste: L’Europe, la Tech et la Guerre, 2024
5 Enrico Letta: Much more than a Market, April 2024
6 Mario Draghi: The future of European Competitiveness, September 2024
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À propos de l’auteur : Olivier Coste est un entrepreneur de la Tech. Il débute à la Commission Européenne puis à Matignon. Il travaille ensuite chez Alcatel et Atos, et crée plusieurs startups de tech dont les solutions sont adoptées aux États-Unis. Basé à New York depuis 2014, il publie en 2022 L’Europe, la Tech et la Guerre.