Ces familles de Français d’Amérique séparées par les fermetures de frontières

La famille Curtet avant la pandémie.

Si le déconfinement a commencé en France, et dans certains Etats américains, les frontières restent largement fermées pour l’heure et jusqu’à nouvel ordre. De nombreuses familles françaises installées aux Etats-Unis se trouvent dès lors séparées. Et trouvent le temps long.

C’est le cas de Marlyne Curtet Planche, qui vit avec son mari et leurs deux enfants à Los Angeles depuis 4 ans. Son mari, producteur de film, était en Espagne pour son travail lorsque Donald Trump a annoncé le “travel ban”. Depuis, il est coincé de l’autre côté de l’Atlantique, dans l’impossibilité de rejoindre sa famille. “C’est frustrant, dit Marlyne Curtet Planche. Nous vivons ici, nous avons acheté une maison, mon mari produit des films ici et participe à l’économie américaine et pourtant nous ne sommes pas considérés”. L’entrée sur le territoire américain est interdite à toute personne ayant séjourné en Europe dans les 14 jours précédents, sauf pour les citoyens américains, titulaires américains et quelques autres exceptions (conjoints ou parents, etc). 

Suspension des procédures de cartes vertes

Outre l’interdiction de voyages, l’administration a d’ailleurs suspendu, depuis le 24 avril, la délivrance de nouvelles cartes vertes. “Alors que le premier décret avait un objectif sanitaire, on remarque que ce second est davantage d’ordre politique” explique Shawn Quinn, avocat inscrit aux barreaux de New York et des Hauts de Seine. Cette décision, combinée à la fermeture des consulats américains à l’étranger, rend de fait impossible l’entrée sur le territoire de nouveaux immigrants. 

Perla Delain et son fils Tom

Installée à Houston depuis quatre ans, Perla Delain était dans l’attente de sa carte verte. Son fils Tom, âgé de 19 ans, devait la rejoindre en avril avec son visa B2 étudiant afin de poursuivre ses études. Mais il n’est désormais plus autorisé à pénétrer sur le territoire. “Ce qui m’inquiète c’est qu’avec mon salaire actuel je ne peux plus aider mon fils dans ses factures et dépenses. Il est seul à Lieusaint, près de Paris, sans travail, sans le droit de toucher le chômage et c’est très dur pour lui”. Après avoir contacté son avocat, ce dernier lui a conseillé de “maintenir la procédure de visa et d’être patiente. Si jamais cela venait à ne pas marcher, vous pourriez tenter une demande par rapprochement familial”. Avec une procédure de carte verte en cours, Perla Delain fera partie des personnes prioritaires, lors de la réouverture des administrations, à voir son dossier traité rapidement.

Tout comme elle, Marlyne Curtet Planche et son mari étaient en cours de procédure depuis un an et demi. Ils possèdent déjà leur I-140 “Immigrant Petition for Alien Worker” et n’attendaient plus que leur rendez-vous à l’ambassade. Depuis près de deux mois, Patrick Curtet est coincé en France dans l’attente de pouvoir rentrer chez lui. Avec son visa O3, elle n’est pas autorisée à travailler aux USA, ainsi seul son mari, en visa O1, est apte à subvenir aux besoins de la famille. Mais de la France, il est très compliqué pour lui de maintenir son activité professionnelle. “C’est pour ça que nous attendions impatiemment notre carte verte, pour que je puisse travailler. Aujourd’hui nous avons l’emprunt de notre maison sur le dos que nous ne pouvons plus payer et nous ne savons plus comment faire” poursuit-elle. Se retrouver dans une situation précaire du jour au lendemain est devenue courant pour de nombreuses familles françaises implantées aux Etats-Unis. “Nous avons de nombreux amis français, ici à Los Angeles, qui se retrouvent dans une situation catastrophique. C’est très dur de ne pas s’avoir si nous devons nous tourner vers la France ou vers les USA. Nous ne sommes considérés ni par l’un et ni par l’autre”

Conserver les liens à distance 

Bérengère Demailly et David Craven

S’armer de patience, cela va être nécessaire à Bérengère Demailly et David Craven. En couple depuis un an et demi, la française et l’américain se retrouvent aujourd’hui séparés par près de 10 000 kms. “Je suis partie en Californie pendant trois ans et j’ai rencontré David. En juin 2019, mon contrat s’est terminé et j’ai dû rentrer en France”. Le couple arrive à se voir pendant plusieurs mois, alternant les allers-retours entre Lille et Ramona. En décembre dernier, David Craven quitte son boulot et son appartement, afin de rejoindre sa compagne chez elle, muni d’un visa visiteur de longue durée. Mais début mars, il doit repartir chez lui pour quelques semaines pensant revenir à la fin du mois, mais entre temps l’épidémie touche les Etats-Unis et le “travel ban” est mis en place. “Son visa lui permet de revenir en France, mais sa famille et ses enfants sont en Californie. Avec ce contexte de pandémie, c’est plus raisonnable qu’il reste auprès d’eux” explique Bérengère Demailly.  

Limiter tous risques d’infection par le Covid-19, c’est également ce que souhaite Patricia Rohard. Il y a quatre ans, la française prend sa retraite et vend sa maison en Gironde afin de s’envoler pour Houston où sa fille fait déjà sa vie. Le 12 mars dernier, elle se rend en France pour rendre visite à son fils resté là-bas. “J’avais l’intention de faire ma demande de double nationalité en février 2021, afin d’entamer une procédure de carte verte pour mon fils qui souhaite nous rejoindre à Houston”. Mais alors qu’elle devait repartir pour les USA le 28 avril, elle préfère rester auprès de son fils et attendre que la situation se calme. La fille de Patricia Rohard, atteinte du virus depuis plusieurs semaines, s’est installée chez sa mère afin de ne pas contaminer sa fille et son mari. “Elle est hôtesse de l’air et malgré les protections dont elle disposait, elle a été contaminée lors de l’un de ses vols. C’est pour ça que je ne veux prendre aucun risque”. Confinée auprès de son fils dans les Deux-Sèvres, elle attend de pouvoir retrouver sa fille. “Je n’aime pas me savoir si loin de ma fille, d’autant plus qu’elle est malade. Avoir ses deux enfants aussi loin c’est très difficile. C’est pour ça que nous espérons que mon fils pourra nous rejoindre très vite”

Pour ces familles, la séparation est d’autant plus brutale qu’elle les ramène à leur condition d’immigré, de déraciné. “Quand nous avons décidé de venir ici, cela a été notre choix. Nous avons galéré et avons tout fait pour que ce soit possible, et tout ça pour que maintenant on nous coupe l’herbe sous le pied” fulmine Marlyne Curtet Planche.