Législative: Franck Scemama, la carte franco-canadienne du PS

Franck Scemama n’y pensait pas chaque matin en se rasant… “Il m’a fallu deux nuits blanches pour me décider”, avoue-t-il.

C’est Corinne Narassiguin, dont l’élection au siège de député des Français d’Amérique du Nord venait d’être invalidée, qui lui a conseillé d’envisager une candidature pour la remplacer. Quelques mois auparavant, il avait à la fois quitté l’Amérique du Nord, pour des raisons personnelles, et la politique, en démissionnant de l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE). La sanction surprise du  Conseil Constitutionnel l’a donc convaincu de replonger.

Le voilà donc sur la route. Après le lancement de sa campagne mardi à Montréal, un déplacement mercredi à New York, il sera à Toronto jeudi et à San Francisco le 15 avril. Son objectif : se rendre dans toutes les circonscriptions consulaires pour proposer son « menu », comme il dit. Il ne compte pas ménager sa peine : la campagne 2013 sera difficile. En France, François Hollande bat des records d’impopularité. Là où Mme Narassiguin avait eu un an, M. Scemama aura un peu plus d’un mois et demi pour éviter que la circonscription ne bascule à droite. A la différence de l’ancienne candidate, il aura à défendre un bilan gouvernemental critiqué par certains Français dans la circonscription. Et puis, il y a eu la bombe Cahuzac. « C’est une bonne et une mauvaise nouvelle, analyse-t-il. Mauvaise car si les électeurs votent simplement sur un parti, cela leur donnera un argument supplémentaire de voter contre le PS. Bonne parce que j’ai pour ma part donné des gages de probité et de désintéressement. On peut faire de la politique autrement. Sans cumuler les mandats et avec transparence. La France a besoin de sang neuf ».

Franck Scemama, 38 ans, connait les campagnes difficiles. Son engagement au Parti socialiste remonte à un certain 21 avril 2002, date de la défaite de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle. Scemama, qui n’a pas grandi dans une famille politisée, décide de s’impliquer dans la législative dans le 1er arrondissement de Paris, qui a vu la victoire à l’arrachée de la Verte soutenue par la gauche Martine Billard. « Je me suis dit qu’il fallait s’engager d’une manière ou d’une autre plutôt que de rester dans son canapé à se lamenter ». Installé à Montréal, cet informaticien de gestion travaille au re-lancement du Parti socialiste local, et en prend les rênes comme Secrétaire de Section de 2008 à 2012. Elu à l’Assemblée des Français de l’étranger pour la circonscription Québec / Provinces atlantiques en 2009, il occupe aussi plusieurs fonctions dans des associations et institutions montréalaises. Une histoire d’amour avec son pays d’adoption qui se traduit par l’obtention de la citoyenneté canadienne. Mais «en tant que député, je serai exclusivement français, promet-il. La citoyenneté était la matérialisation de mon attachement au Canada, la pérennisation de ma situation et le signe que j’étais allé à l’étape finale du processus d’immigration, qui n’est pas facile. » Il démissionne de son mandat à l’AFE en 2012, à son retour en France. Se considère-t-il toujours comme un candidat local ? « Si je m’étais présenté dans cinq ans, j’aurais peut-être eu plus de problèmes pour me sentir Français de l’étranger, mais là, le fil n’a jamais été rompu. » Et de railler le discours « néo-colonialiste » de ses principaux adversaires de droite, Louis Giscard d’Estaing (UDI) et Fréderic Lefebvre (UMP), parachutés par leurs partis respectifs. « Je trouve la démarche de Damien Regnard et Gérard Michon (candidats locaux divers droite, ndlr) courageuse. Je regrette qu’ils ne soient pas plus entendus par leur parti politique», tâcle-t-il.

Du courage, et de bons éléments de langage, il lui en faudra aussi. Jusqu’à présent, la présidence Hollande a notamment accouché pour les Français d’Amérique du Nord d’une réforme du système d’aide à la scolarité, qui a vu la suppression de la gratuité des études dans les lycées français de l’étranger (pour les enfants français en classes de Seconde, Première et Terminale). Le calendrier de la réforme ainsi que le mode du calcul de nouveau barème des bourses, qui remplacent la Prise en Charge (PEC), ont été dénoncés par des élus locaux et des chefs d’établissement. Franck Scemama veut jouer l’apaisement. « Il y a des garde fous en place : on ne pourra pas descendre en dessous de 20 points de bourse pour une situation égale par rapport à l’année dernière.  Comme l’a annoncé le gouvernement, après les résultats des commissions des bourses, il y aura un réexamen pour voir s’il y a certaines adaptations à faire. Le gouvernement nous a donné les garanties nécessaires en ce sens. »

Autre point noir : la mise en place fin décembre d’un groupe de travail socialiste sur l’exil fiscal, qui laisse planer le spectre de nouvelles mesures d’impositions sur les Français de l’étranger. Parmi les pistes explorées: la possibilité d’un impôt lié à la nationalité, et non plus au pays de résidence, comme le pratiquent les Etats-Unis. Là encore, le socialiste veut rassurer. « J’y suis farouchement opposé, ça serait injuste et c’est de la petite politique car ce n’est pas un problème qui peut être résolu sur le court terme. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire sur les conventions fiscales: comme François Hollande l’a proposé, il faut revoir les conventions avec les pays où il y a problème d’évasion, comme la Suisse et la Belgique. »

Face à une participation qui s’annonce en baisse par rapport à l’élection générale, il peut compter sur le soutien des militants socialistes en Amérique du Nord, qui lui ont manifesté son soutien en février lors d’une primaire consultative interne avant l’investiture officielle. Lui et sa suppléante Annie Michel avaient devancé le ticket Gabrielle Durana-Olivier Minne, l’animateur de Fort Boyard. Il bénéficie également du soutien de Corinne Narassiguin, dont il salue le bilan: “Beaucoup ont apprécié son travail sur le mariage pour tous”, assure Franck Scemama, qui confie attendre lui-même que la loi entre en vigueur pour se marier avec son compagnon avec lequel il est actuellement pacsé.

Contrairement à l’an dernier, le PS ne fera pas alliance avec Europe Ecologie les Verts (EELV) au premier tour, faute d’accord entre les directions nationales des deux partis. L’ancien suppléant de Mme Narassiguin, Cyrille Giraud, a déclaré, mardi, sa candidature pour le parti écologiste. « Je ne vois pas de problème pour se rassembler au deuxième tour, glisse Franck Scemama. Une élection peut être le moyen d’envoyer un signal à un gouvernement pas populaire. Nous proposons une autre démarche: compléter l’échantillon parlementaire par quelqu’un qui a vécu en Amérique du Nord et qui peut défendre une nouvelle idée de la politique ».

 Propos recueillis par Elisabeth Guédel-Treussard, Emmanuel Saint-Martin et Alexis Buisson