Le texte de la première conférence de Nicolas Sarkozy

Photo Credit Anthony Behar/Sipa USA

Exclusif French Morning.

L’introduction (en anglais): I am very proud to be your guest. I am a new retiree. Young, maybe, retiree certainly. I haven’t worked for 5 months. I never had so long vacations in my life. And the worst thing is I was very happy with the situation  (…). I used to do speeches everyday. Today is my  first speech since the presidential election (…).

(Sur l’histoire de l’Europe): “Je voudrais faire une première remarque. Peut-être ceux qui ne sont pas Européens dans la salle ne perçoivent pas l’importance de la situation. L’Europe est la partie du monde où, pendant un siècle, il y a eu le plus de guerres, le plus de cruauté, et le plus de morts (…) Si on oublie ça on ne peut comprendre l’importance de l’Union Européenne pour l’Europe. Les guerres les plus cruelles ont été en Europe. L’endroit où on a assassiné le plus de juifs, ce n’est pas en Orient, c’est en Europe. C’est une vérité historique.

(Sur le couple franco-allemand) Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, un certain nombre d’Européens ont dit : ‘ça ne peut pas continuer’. L’Europe s’est construite sur un désastre. Tout est parti de l’Allemagne et de la France et c’est toujours vrai aujourd’hui. L’Allemagne et  la France n’ont pas d’autre choix que de se rapprocher. Si l’Allemagne et la France ne se rapprochent pas, elles s’affronteront. Ca c’est la vraie analyse. Cette clef de lecture est toujours vraie. Voilà pourquoi l’idée européenne, malgré toutes les erreurs et les échecs est incontournable, car 450 millions d’Européens savent en regardant l’histoire de leur famille que s’il n’y a pas l’Union européenne, il y aura la guerre.

(Sur la conjoncture en Europe) Mon opinion sur la situation européenne? Elle est mauvaise, pour deux ou trois raisons. La première est que les grands pays européens ont vécu leur histoire sur une idée fausse, qu’ils étaient en première division, que c’était un dû, qu’ils n’avaient pas à le mériter, que c’était incontournable. Maintenant, c’est faux. Il y a le Brésil, le Mexique, l’Afrique du Sud, l’Inde et tous les pays émergents. Mais imaginez le traumatisme national pour des pays en première division depuis des siècles et qui aujourd’hui se trouvent menacés de descendre en deuxième division. L’Europe doit se remettre en cause, l’Europe doit mériter sa place.  Le problème de l’Europe c’est un problème de réforme et de compétitivité. J’ajoute une incidente. Ce problème ne pourra plus être résolu par l’endettement. Il ne pourra être résolu que par le progrès technologique et le travail en plus.

(Sur la gouvernance européenne). Vous (chefs d’entreprise) vous vous adaptez aux changements du monde, vous avez adapté le management de vos entreprises. Vous devez décider vite, changer de direction vite (…). Dans la politique, dans la démocratie, la décision rapide est impossible parce qu’il y a le parlement, parce qu’il y a l’opposition qui se bagarre avec la majorité, parce qu’il y a les médias, parce qu’il y a l’exigence de résultats immédiats. Donc l’Europe doit accepter le leadership, car seul le leadership permet de prendre des décisions rapides. Or le leadership est le contraire de la règle qui a permis à l’Europe de se construire. L’Europe s’est construite en disant à 27 pays, petits moyens et grands : ‘Vous avez les même pouvoirs’. Ca ne peut plus marcher. On ne peut pas avoir un système où 26 pays doivent attendre qu’un 27ème soit d’accord. Ca ne peut pas fonctionner. Qui peut mener le leadership? Les grands pays: la France, l’Allemagne, l’Angleterre (…)

Je pense que dans les deux années à venir l’Europe malheureusement va connaître des difficultés. Malheureusement pour l’Europe, heureusement pour vos investisseurs. (…) Les conditions de sortie de la crise ne seront pas réunies avant deux ans. Ca ne veut pas dire qu’il faut sortir de l’Europe. Il faut acheter au son du canon et vendre au son du clairon.

(Question: la population européenne est-elle prête pour les ajustements nécessaires?) Personne ne doute de l’importance de la construction européenne (…) Mais le décalage entre ce que comprennent les élites et ce que vit le peuple peut provoquer la désintégration de la société. Regardez la Grèce. Ce n’est pas n’importe quel pays. (…) Regardez la situation. Regardez comment un pays s’est trouvé en situation de quasi-faillite. En Amérique du Sud vous avez connu ça. En Amérique du Sud vous avez connu ça; en Asie on a connu ça. Mais en Europe c’est plus grave. Pourquoi? Les dirigeants de la Grèce à l’époque où ils sont rentrés dans la monnaie unique ont menti sur les chiffres. En Grèce on ne paie pas ses impôts et l’Etat n’est pas assez effort. Mais ce qui est infligé aux Grecs depuis deux ou trois ans est énorme. Pourquoi avec Mme Merkel nous nous sommes battus pour payer pour la Grèce finalement? Mais parce que nous nous sommes aperçus de quelque chose que vous les chefs d’entreprise pouvez comprendre. (…) Si on accepte que la Grèce fasse défaut, tous les marchés regardent l’Europe en demandant qui est le prochain (…) et alors comment aurait-on pu sortir le Portugal, l’Irlande…

(…) L’exemple de la Grèce montre à la fois la solidité des liens en Europe et la complexité des relations. J’en parlais avec Barack Obama. Il me disait: ‘C’est compliqué aux Etats-Unis, j’ai le Congrès…’ Mais je lui dis: ‘Imagine en Europe, on a 27 congrès!’

(…) C’est complexe, mais l’Europe n’éclatera pas et l’euro ne disparaîtra pas. Je parierai que dans dix ans l’euro sera toujours une monnaie qui compte, mais dans les deux ans elle traversera des crises graves…

(Sur la dette): Pourquoi les pays avancés se sont précipités dans le déficit et la dette? Pas parce que les dirigeants étaient mauvais. Ils ne sont ni meilleurs ni pire. La raison est simple: le monde jusqu’à la deuxième guerre mondiale était organisé pour que la croissance soit partagée entre grands pays occidentaux. Ces pays ont créé des systèmes sociaux fantastiques. Mais les autres pays ont dit: ‘nous voulons partager la croissance’. Ils sont venus concurrencer les grands, qui du coup ont eu plus de chômeurs, moins de recettes, plus de pauvres. L’effet de ciseau parfait! Face à cette situation, les hommes politiques n’ont pas dit on va diminuer la protection sociale, ils ont financé par le déficit et la dette. Au fond, les pays occidentaux ont compensé leur perte de compétitivité et de parts de marché par la dette. On est même arrivé à un système où plus de dette créait plus de bénéfices. Ca a abouti à 2008, et aux subprimes. Je n’excuse pas, j’explique. Les dirigeants n’avaient pas le choix.

Mais c’est fini, il faut faire autrement. Il faut à la fois réduire le déficit, retrouver la compétitivité et ne pas provoquer d’explosion sociale. La solution est simple, mais très difficile à expliquer: travailler davantage, pas moins. Et avec un discours comme ça vous avez un type qui s’est présenté à l’élection présidentielle et qui n’a été battu que par 1% de voix ou un peu plus

(Question: Quelle institution manque en Europe) L’Europe doit se doter d’un gouvernement économique. Pas les ministres des finances, mais les chefs d’Etat. Ce gouvernement économique imposera les changements. Ce n’est pas la Commission Européenne, qui n’a pas la légitimité, qui peut le faire.

Dans les années qui viennent vous n’allez pas travailler avec une Europe, mais trois: Une Europe à 17, ceux qui ont la monnaie unique, le coeur nucléaire de l’Europe. Une Europe à 27, qui sera bientôt à 36, une Europe de solidarité politique, marché commune, mais avec moins d’intégration et de fédéralisme. Et enfin une troisième, incluant la Russie et la Turquie, pour créer un ensemble d’un milliard d’habitant, une communauté de sécurité.

(Sur son avenir personnel) Moi je ne sais pas ce que je ferai. Je vais vous faire une confidence: la politique c’est très dur, on est attaqué sans arrêt. Mais en même temps c’est un grand honneur. Moi je m’appelle Sarkozy, nom pas très français, je n’ai jamais bu une goutte d’alcool de ma vie. En France! Et les Français m’ont élu président. C’est un honneur.  Mais la vie, pour vous comme pour moi, sera de moins en moins une vie tout entière consacrée à un secteur. J’aimerais tellement montrer qu’on peut avoir été un politique et comprendre l’entreprise. Parfois, il y a des chefs d’entreprise qui sont devenus de grands politiques. Il est très important dans tous les pays qu’il y ait des passerelles. Vous savez, je ne connais pas l’amertume. Je me suis battu pour gagner, j’ai gagné une fois et perdu une autre fois. C’est la vie. Je ne m’en plains pas. Je veux maintenant une nouvelle vie, mais pas seulement pour faire des conférences… Ce que j’aime ce n’est pas la politique, c’est faire. Faire, dans la politique ou ailleurs. Alors où? Je ne sais pas. Mais si vous me donnez le choix entre la Norvège ou le Brésil, OK, j’achète le Brésil tout de suite…