Le parcours de l’enseignant

Il y aura un avant et un après Céline Beloeil. Cette enseignante française est la première à recevoir l’autorisation d’enseigner dans un «dual language program» – celui de P.S. 84 dans l’Upper West Side – sans le traditionnel « Bachelors degree » requis par le New York State Education Department (NYSED). «J’apprends mon métier, j’améliore mon anglais et je m’enrichis des avantages de l’enseignement américain, » dit-elle, buvant un thé près de Times Square. «Je suis ravie d’être arrivée au bout des démarches.»

Car les démarches en question n’ont pas été de tout repos. Lorsque Céline Beloeil décide l’été dernier de quitter son école primaire du XVIIème arrondissement de Paris pour New York, un parcours du combattant l’attend. Dans l’Etat de New York, les aspirants enseignants doivent être titulaires d’un «Bachelors degree» alors qu’en France, une licence (Bac+3) et deux ans d’IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres et Maîtresses) sont exigés. Le problème ? Notre bon vieil IUFM n’est pas reconnu par NYSED, la branche du «Department of Education» (DoE) en charge de déterminer les équivalences avec les systèmes scolaires étrangers à l’échelle de l’Etat. «Sur 100 CV de France, dix seulement rempliront les conditions requises par l’Etat de New York» s’exclame Virginie Le Lan, Présidente du Comité programme bilingue d’EFNY. «Le DoE devait nous aider.»

Dans son bureau, Fabrice Jaumont, l’attaché pour l’éducation aux Services culturels de l’Ambassade de France, a vite fait le calcul : «Si les cinq programmes bilingues existants continuent à ouvrir un ‘grade’ par année, il faudra recruter 50 professeurs de Français d’ici deux-trois ans,» explique-t-il. Une croissance que le seul recrutement d’enseignants francophones titulaires d’un «Bachelors» – une population restreinte – ne pourra, à terme, plus suivre. Alors, quand le dossier de Céline Beloeil arrive sur le grand bureau de Fabrice Jaumont, la faire venir devient une priorité : «Il fallait faire reconnaitre l’équivalence.»

FAIRE RECONNAITRE L’EQUIVALENCE

Une «bataille farouche» s’engage avec Albany. « Il fallait expliquer ce qu’était l’IUFM, leur dire que ça a été créé sous Napoléon, se souvient Fabrice Jaumont. Mais on s’est dit qu’on n’allait pas lâcher.»
De l’autre côté de l’Atlantique, Céline Beloeil, qui voit la rentrée approcher, est en contact avec Fabrice Jaumont: « Le plus dur, c’était l’incertitude. Je découvrais sans cesse de nouvelles pièces à fournir. » Elle se souvient avoir eu à traduire rapports de stage, bulletins de notes et le programme abrégé de l’IUFM (20 pages) « jusqu’à deux heures du matin. »
L’intervention du Secrétariat à l’Education à Washington et l’entremise du « New York City Department of Education » feront basculer la situation vers la mi-août: NYSED reconnait l’équivalence. Une victoire selon Fabrice Jaumont : « On a réussi l’impossible. On va miser sur le précédent. »

Cependant, certaines questions n’ont pas été résolues. En vertu de l’accord, Céline Beloeil doit passer dans les trois ans la « Early Childhood Education Grades 1-6 », la certification requise pour enseigner en école primaire, et une « Bilingual Extension », soit douze crédits dans une « graduate school » new-yorkaise pour prouver son aptitude à enseigner en anglais. Et cela a un coût: « Douze crédits passés à CUNY, c’est 4 000 dollars. A NYU, c’est 12 000 dollars, » précise Marie Bouteillon, enseignante à P.S.58. « C’est beaucoup d’argent pour une personne. » Une situation que Fabrice Jaumont espère provisoire : « Nous espérons que la Ville de New York ou NYSED prendront en charge les frais.»
NYSED n’a pas donné suite à nos appels. Sylvester Wallace, en charge du centre « Bilingual Education & Foreign Language Studies » affilié à NYSED, explique la complexité du processus de recrutement par « le déclin de la demande des parents pour l’enseignement de nombreuses langues européennes – dont le français – depuis trente ans. » D’autres mettent en cause le « No Child Left Behind Act » de 2001, qui pose de nouvelles exigences en matière de qualifications des enseignants. Mais pour la plupart des interviewés, NYSED évaluerait mal, depuis son siège à Albany, les besoins des programmes bilingues français, à New York. « Les programmes bilingues sont relativement nouveaux, explique Céline Beloeil. Le DoE n’était pas renseigné et ne pouvait répondre à mes questions. »
Après son été rocambolesque, Céline Beloeil planche désormais sur un fascicule destiné à informer les futurs enseignants français candidats à l’expatriation des démarches à suivre. « Ca m’a manqué, » dit-elle. C’est le lot de tout pionnier.