Si, marchant sur Madison Avenue aux alentours de Central Park, la curiosité vous entraîne à pousser les portes de l’hôtel The Carlyle, vous serez récompensé au-delà de vos attentes. L’hôtel, conçu par les architectes Bien & Prince en 1930, abrite un très surprenant trésor : le Bemelmans Bar. Un bar dont le décor, emprunté aux livres pour enfants, attire, depuis 1947, le haut du gratin new-yorkais. Il se targue d’avoir reçu tous les présidents américains depuis Harry S. Truman mais aussi la plupart des têtes couronnées européennes et d’être resté « the place to be » pour les politiques, acteurs et actrices, business men and women qui comptent.
L’expérience est unique. Il faut s’y préparer puisque le dress code est exigeant. Après 5:30pm, finies les tenues décontractées, bienvenue aux vestes, chemises et tenues élégantes. Alors, nous pouvons descendre les quelques marches à gauche de l’entrée et nous faufiler jusqu’à cet antre indémodable. L’atmosphère est vivante, il n’est pas encore 6pm, le lieu est déjà bondé. Dans la lumière tamisée, les convives installés sur les banquettes en cuir chocolat parlent avec animation, un verre à la main. La moquette épaisse transforme ces conversations enthousiastes en gentil brouhaha.
Les barmen, avec leur veste rouge étincelant, préparent des Dirty Martini, la spécialité du lieu depuis des décennies, et autres cocktails signature très coûteux. Peut-être aurons-nous la chance d’écouter un pianiste de jazz, aux commandes du piano à queue, il faudra alors ajouter quelques dollars à l’addition. On retrouve ici le luxe élégant des grands hôtels reproduit dans un lieu sombre et chaleureux. Un entre-soi où chacun peut se livrer, à l’abri des regards, à un divertissant moment entre adultes, étonnement décontracté.
Contre toute attente, le décor peint sur les murs est inspiré de Madeline, le livre pour enfants écrit et illustré par Ludwig Bemelmans (1898-1962). Depuis la parution de son premier tome, en 1939, cette série de six livres a marqué des générations de New-Yorkais. L’auteur a d’ailleurs reçu, en 1953, à l’occasion de la sortie du troisième volume, le prestigieux prix de l’American Library Association, la Caldecott Medal.
Sur un fond mordoré, l’illustrateur américain a peint, sur les murs du bar du Carlyle, des scènes où Madeline, la célèbre petite fille espiègle, et ses onze camarades de pensionnat, s’activent dans Central Park. Le trait alerte et drôle de Bemelmans s’attarde sur une végétation ébouriffée ou sur quelques animaux anthropomorphes comme un singe-serveur, un éléphant-patineur ou des enfants-lapins fabriquant un lapin de neige.
Si Ludwig Bemelmans a imprimé le lieu de son style illustratif, nous le devons à son lien familial avec l’hôtellerie. Son père et son oncle étaient les propriétaires d’hôtels en Autriche, où il est né. Après avoir émigré aux États-Unis en 1914, il a, en toute logique, travaillé dans ce secteur comme serveur et maître d’hôtel, notamment au Ritz Carlton de New York. Devenu illustrateur, il a d’ailleurs publié Hotel Splendide, en 1941, un album illustré inspiré de ses propres expériences. À la même époque, il devient ami avec Robert Huyot, le manager du Carlyle. Celui-ci lui confie alors le décor des murs du bar. En échange, l’artiste vit dans l’hôtel, avec sa famille, durant un an et demi.
« In an old house in Paris that was covered in vines, lived twelve little girls in two straight lines…» Ainsi débutent toutes les histoires de Madeline, avérant le lien entretenu par Ludwig Bemelmans avec la Ville Lumière. Il relate dans ses mémoires, publiées en 1958, l’achat d’un hôtel particulier sur l’Île Saint-Louis. « C’était précisément ce que je cherchais – une belle maison, moitié palais, moitié ruine, une vieille maison couverte en partie de vignes », écrit-il.
Le rez-de-chaussée de cette demeure est occupé par un bistrot, La Colombe, dont il peint le décor. Ce sont des scènes de la vie parisienne qu’il dessine. Certaines seront d’ailleurs reprises pour des couvertures du New Yorker. Longtemps passés pour disparus, ces murs peints ont été en réalité déposés et conservés. Ils sont aujourd’hui la propriété des mécènes Charles et Deborah Royce. On peut en voir quelques panneaux à la Bemelmans Gallery de l’hôtel Ocean House dont ils sont les propriétaires, à Rhode Island.
Ludwig Bemelmans a réalisé de nombreux décors, tout au long de sa vie. Outre le Bemelmans Bar du Carlyle, en 1947 et La Colombe, en 1953, il a aussi peint les murs du restaurant autrichien la Hapsburg House à New York, en 1934, ainsi que la salle à manger dédiée aux enfants du yacht d’Aristotle Onassis, le Christina, en 1953. Le décor du Bemelmans Bar, seule trace in situ de cette production, est aussi l’unique œuvre inspirée d’illustrations pour enfant qui siège dans un lieu dédié aux adultes. Ce qui donne une étrange impression quand on le visite. Mais, depuis les années 2000, la direction de l’hôtel développe, pendant la journée, des événements spécialement conçus pour les enfants.
Ainsi, le samedi 19 et le dimanche 20 avril prochains, les plus jeunes pourront y célébrer Pâques en participant à une Easter Madeline Tea Party, un goûter inspiré par les histoires de Madeline… Et par Paris. Une expérience que l’on imagine très raffinée – pour 150$ par enfant – avec un goûter fait sur mesure par les cuisines du Carlyle et la pianiste de jazz et chanteuse de la maison, Tina deVaron, pour entonner les grands classiques de la chanson pour enfants. Le bar Bemelmans retrouvera alors des accents d’innocence et de malice, le temps d’un week-end.
« Bemelmans Bar », Hôtel The Carlyle, 35 East 76th Street. (212) 744 1600.
Easter Madeline Tea Party, 150$ par personne.
Samedi 19 et dimanche 20 avril. Session 1: 10:00am–11:15am, session 2: 12:00pm–1:15pm