Le banquier franco-américain qui sauva les Etats-Unis de la faillite

A propos de l'auteur


Jacques Bodelle est l'auteur de Petite(s) Histoire(s) des Français d'Amérique

 

Il brosse régulièrement dans French Morning le portrait d'une figure historique française aux Etats-Unis.


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Cela ne se passait pas hier, on imagine bien, mais en 1813. La jeune république américaine ne volait de ses propres ailes que depuis moins de quatre décennies, et la guerre engagée depuis 1812 contre l’Angleterre  avait mis ses finances à mal.

Son  malheureux “Secretary of the Treasury”, Albert Gallatin, incapable de faire voter des taxes par le Congrès, avait dû se résoudre à chercher comment, et auprès de qui, placer 16 millions de dollars de prêts et 5 millions de dollars en bons du trésor. Entreprise qui aurait sans doute été vouée à l’échec, mettant le pays en cessation de paiement, si trois riches américains, David Parish, John Jacob Alstor et, surtout, le franco-américain Stephen Girard, n’étaient venus à son secours.

L’un des plus riches américains de tous les temps

Girard va ainsi garantir plus de la moitié du prêt, et risquer par là même de perdre toute sa fortune… une bagatelle qui sera évaluée à sa mort à une dizaine de millions de dollars de l’époque, soit plusieurs dizaines de milliards de dollars de nos jours, faisant de lui l’un des plus riches américains de tous les temps.

Heureusement pour lui, les choses vont bien tourner, et ses finances n’en seront pas affectées, bien au contraire.

Excellent marchand

Etienne Girard était né à Bordeaux en 1750, mais il adoptera le prénom de Stephen après avoir pris la nationalité américaine en 1778.

Fils de marin, il commence par bourlinguer sur les navires de son père, du côté des Antilles et de la côte Est des Etats-Unis, jusqu’à ce que des vaisseaux anglais,  participant au blocus maritime de la jeune république, l’obligent à se réfugier à Philadelphie en 1776.

Et c’est le début d’une autre vie : il constitue sa propre flotte, et ses nombreux navires – comme Le Rousseau, Le Montesquieu, ou encore Le Voltaire – vont sillonner les mers, de la Nouvelle Orléans à la Chine, et des Antilles à l’Amérique du Sud, avec leurs cargaisons de tabac, de sucre, de vin, de café… et peut-être, de temps à autre, d’opium. Et comme il est excellent marchand, il fait rapidement fortune. Une fortune colossale, on l’a vu !

De marin à banquier

C’est alors, en 1811,  qu’il entame une troisième carrière, celle de banquier. Le Congrès des Etats-Unis venait tout juste de refuser de conduire  la licence qu’il avait accordée pour 20 ans à la première banque fédérale du pays, la First Bank of the United States. Girard profite de l’occasion, et il en rachète la majorité des parts, et même le bâtiment qui venait d’être achevé pour l’abriter, un élégant édifice de style néo-classique qui figure parmi les plus beaux que Philadelphie puisse offrir de nos jours aux visiteurs.

La banque devient alors “sa” banque, la Girard’s Bank, entièrement privée, et elle contribuera à l’enrichir encore. Il deviendra d’ailleurs, un peu plus tard, l’un des principaux investisseurs dans la Second Bank of the United States, elle aussi éphémère, puisque née en 1816 et disparue en 1836.

Girard contre la fièvre jaune

Stephen Girard révélera alors une autre facette de sa personnalité, celle d’un grand philanthrope. Il apparaît déjà sous ce jour lorsque la fièvre jaune, grande tueuse à cette époque, frappe durement Philadelphie, en 1793 – près de 10% de la population périt alors –  puis en 1797-98.

En 1793, alors qu’arrivent à Philadelphie les premiers réfugiés qui fuient les événements tragiques de Saint-Domingue, et qui seront accusés, sans doute à tort, d’avoir importé la maladie, Girard ne quitte pas la ville, alors qu’un bon tiers de ses habitants l’avait abandonnée, y compris les membres du Conseil municipal. Plusieurs hautes personnalités politiques de l’époque, qui y résidaient, car elle était encore la capitale fédérale du pays, l’avaient fui, elles aussi.

Il réorganise à ses frais l’hôpital de Bush Hill

À la demande du maire, Matthew Clarckson, il réorganise à ses frais, avec Peter Helm, un tonnelier d’origine allemande, l’hôpital de Bush Hill qui avait été ouvert spécialement pour accueillir les malades, mais était loin d’être un modèle d’efficacité. Notre philanthrope risquait là bien plus sa fortune, car il mettait en jeu sa propre vie. Il recrute des infirmiers compétents, assainit les locaux et fait venir un médecin, d’origine française lui aussi, le Dr. Jean Devèze, qui avait exercé aux Antilles et connaissait bien la maladie.

“Citoyens de Philadelphie, que le nom de Girard vous soit à jamais cher !”

Dans ses mémoires, ce dernier ne tarit pas d’éloges pour Stephen Girard  : “oubliant qu’il était riche et qu’il portait un tort considérable à sa fortune en abandonnant sa maison de commerce, non content de contribuer par sa fortune au soulagement de ses concitoyens, (il) voulut encore les servir lui-même… Chaque jour, dès le matin, il était rendu à l’hôpital Bush Hill. Les infortunés les plus affectés étaient ceux qui attiraient ses premières attentions…Oh, vous qui vous prétendez philanthropes…et vous citoyens de Philadelphie, que le nom de Girard vous soit à jamais cher !”.

C’est en décembre 1831 – il avait été sévèrement blessé un an auparavant dans un accident – que meurt Stephen Girard. Il avait été marié dès 1776, mais il sera obligé de faire enfermer jusqu’à sa mort en 1815 son épouse, Mary Lum, atteinte de troubles mentaux. Leur seul enfant ne vivra que très peu de temps. Le problème de sa succession ne sera cependant pas une mince affaire. Il faudra des années pour faire l’inventaire de ses biens : des parts dans des dizaines de sociétés de banque, de transport ou d’assurances, des centaines d’immeubles, notamment à Philadelphie, des centaines de milliers d’hectares de terres en Pennsylvanie ou en Louisiane, des fermes qu’il avait exploitées lui-même de son vivant, des navires… De quoi aiguiser les appétits d’éventuels héritiers.

Bienfaiteur de Philadelphie

Mais Girard avait veillé au grain de son vivant, rédigeant avec soin son testament dès 1810. Et selon la loi américaine, il pourra choisir en toute liberté ceux à qui il lèguera ses biens. Là encore, sa philanthropie transparaît, sur des dizaines de pages, rédigées avec un soin minutieux. On trouve parmi les bénéficiaires les sociétés de bienfaisance qu’il avait aidées de son vivant, comme le Philadelphia Hospital, la Pennsylvania Institution for the Deaf and Dumb,  ou encore, souvenir du marin qu’il avait été, la Society for the Relief of poor and distressed Masters of Ships. Son frère et de nombreux neveux et nièces ne sont pas oubliés, parfois pour des sommes considérables, jusqu’à 10.000 dollars de l’époque, soit plusieurs dizaines de millions de dollars actuels; tout comme ceux qui étaient à son service, comme sa gouvernante.

Le reste ira à la ville de Philadelphie, pour financer des projets d’amélioration de la ville – il va jusqu’à préciser la nature des tuyaux à utiliser pour l’évacuation des eaux -, mais, surtout, à la création d’un établissement d’enseignement primaire et secondaire, au bénéfice, selon ses propres termes, de “poor, white, male orphans” (il aurait craint qu’en ne précisant pas que ces élèves devaient être blancs, son testament soit facilement attaquable, la déségrégation ne devant intervenir que bien plus tard). Cet établissement est le Girard College, qu’il décrit avec force détails dans son testament : emplacement (sur un de ses terrains, bien sûr), hauteur des plafonds, matériaux de construction, mode de recrutement des élèves, et même matières enseignées… il avait pris le temps de le faire, puisqu’il semble  qu’il ait conçu ce projet près de deux décennies avant sa mort.

Construction du Girard College

Curieusement, il précise qu’aucun représentant d’une religion, quelle qu’elle soit, ne devra être admis dans ses murs –  des murs au sens propre du terme, puisque Girard a voulu entourer complètement le campus du collège d’un mur de près de 3 mètres de haut, courant sur plus de deux kilomètres, et encore debout de nos jours – au prétexte de garder une parfaite neutralité entre toutes les religions.

Ce testament sera attaqué en justice par certains de ses héritiers en France, qui contestaient, en particulier, l’exclusion des enseignants catholiques, mais la Cour suprême des Etats-Unis les déboutera en 1844. Plus tard, aussi, le mouvement d’émancipation des noirs, puis la sensibilisation aux droits des femmes, feront que le collège ouvrira ses portes aux uns et aux autres, respectivement en 1968 et 1984, tant et si bien que trois quarts de ses élèves sont africains-américains, et autant de filles que de garçons – au total quelques 400 à 500 jeunes – dans de superbes bâtiments dispersés sur un campus d’une vingtaine d’hectares, à Philadelphie. Le plus ancien est le Founder’s Hall, où repose la dépouille de Stephen Girard, et qui abrite un fond d’archives de plus de 100.000 documents. On écrivait beaucoup de son temps !

Mais le grand philanthrope doit se faire du souci ces temps derniers : il semble que malgré plus de 200 millions de dollars déposés au trust du collège, celui-ci ne peut plus faire face à ses dépenses. Des décisions draconiennes doivent être prises pour la rentrée de 2015 : il a même été envisagé d’abandonner la formule de l’internat. Stephen Girard n’est plus là pour l’aider.

 

 

 

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