De l’avantage d’être nul en français

Se mettre à une langue étrangère à l’âge adulte ? Est-ce possible, souhaitable ? William Alexander, auteur d’un livre sur le français à paraitre prochainement – “Flirting With French: How a Language Charmed Me, Seduced Me, and Nearly Broke My Heart” – explique comment son faible niveau en français l’a aidé à améliorer ses facultés mentales. Contre toute attente… Voici sa tribune traduite en français, parue dans le New York Times de mercredi.

“Avant, pour plaisanter, je disais que je parlais français comme un gamin de 3 ans. Jusqu’au jour où j’ai rencontré un gamin de 3 ans, et que je n’ai pas été en mesure de maitriser la conversation. J’avais pourtant suivi un an de cours intensifs. Un an à enchaîner deux heures par jour avec Rosetta Stone, Fluenz et autres logiciels d’apprentissage de langues étrangères, les cours collectifs, les cours du week-end, les films, programmes télé et radio en français, pour enfin, ce que j’avais espéré être le coup de grâce : passer deux semaines en immersion dans l’une des meilleures écoles de langue de France.

“La résistance française” revêtait un sens entièrement nouveau tandis que mon cerveau rejetait systématiquement chaque stratégie que j’employais. Mais mon échec n’avait plutôt rien d’extraordinaire. Quoiqu’en dise la publicité, peu d’adultes qui s’attaquent à une langue étrangère parviennent à maîtriser celle-ci complètement. En fin de compte, si je n’avais pas perdu une année à apprendre le français, mon cerveau de 57 ans s’en serait sans doute mieux porté.

Ces dernières années, alors incapable de retenir une liste de courses dans ma tête, je commençais à craindre pour mon état mental. Pour me rassurer sur mes facultés, j’ai subi, avant de m’attaquer au français, une évaluation cognitive appelée CNS Vital Signs (signes vitaux du système nerveux central), recommandée par un ami psychologue. Les résultats se révélèrent tout sauf rassurants : mon score se situait en dessous de la moyenne des gens de mon âge dans pratiquement toutes les catégories, et j’affichais un score très faible dans les tests de mémoire.

Ceci, de toute évidence, n’augurait rien de bon pour mon envie naissante d’apprendre une langue, mais j’ai quand même foncé. Sans aucun doute, apprendre une langue étrangère est une tache redoutable pour un adulte. Pourquoi un bambin réussit, avant même d’apprendre à lacer ses chaussures, là où un adulte échoue ?

Les psycholinguistes restent divisés sur la réponse, mais sont d’accord sur plusieurs points. D’abord, le cerveau d’un enfant de 2 ans possède un avantage neurologique conséquent : 50 synapses – les connexions entre les neurones – de plus qu’un adulte ! Soit plus qu’il n’en a besoin. Cet excès de synapses, qui permet d’éviter un possible traumatisme, est déterminant dans l’apprentissage de la langue, tout comme la plasticité et l’adaptabilité du cerveau.

Une fois passée la “période critique” – les six premières années difficiles pendant lesquelles le cerveau est configuré pour le langage -, l’enfant ne peut plus apprendre d’autres langues maternelles, car son cerveau fait de la place pour d’autres compétences dont il pourrait avoir besoin en grandissant, comme tuer un sanglier, apprendre les maths, ou faire fonctionner un iPad.

Autre avantage pour le bambin : son manque d’expérience. Nous, adultes, qui avons l’habitude de parler avec notre langue maternelle, ne pouvons nous empêcher de comprendre une langue étrangère à travers notre propre langue maternelle. Et cette particularité ne prend pas des années pour se développer. Des chercheurs ont découvert que les nouveaux-nés japonais savent faire la différence entre les “L” et le “R” anglais. Mais s’ils ne sont plus en contact avec les langues occidentales, ils commencent à perdre cette capacité ; non pas à 6 ni même à 3 ans, mais à 8 mois.

Les débutants dans une nouvelle langue, pour emprunter la phrase de nombreux psycholinguistes, sont trop intelligents pour leur propre bien. Nous engrangeons trop de données d’un coup, essayons d’avoir tout bon tout de go, et avons à cœur de faire des efforts. Mais les bambins saisissent instinctivement l’information importante et se contentent de dire “Tommy m’a tapé” tant que Tommy reçoit ce qu’il mérite.

Tout cela pour dire que nous, adultes, devons travailler dur pour acquérir une deuxième langue. Mais c’est ce pourquoi il faut essayer, car dans ma quête vaine pour apprendre le français, j’ai retiré un avantage inattendu. Après un an de lutte acharnée, j’ai de nouveau subi une évaluation cognitive, et j’ai été choqué par les résultats. J’avais progressé de façon spectaculaire, dépassant la moyenne dans 7 des 10 catégories et parvenant à la moyenne dans les 3 autres. Ma mémoire verbale et ma mémoire visuelle ont quant à elles quasiment doublé ! Apprendre une nouvelle langue s’est révélé aussi bénéfique que boire à la fontaine de Jouvence.

Qu’est-ce qui explique une telle amélioration ?

En 2013, des chercheurs à l’université de Hong-Kong et à Northwestern University dans l’Illinois ont lancé l’hypothèse selon laquelle l’apprentissage d’une langue s’avère bénéfique pour les seniors, ajoutant que les taches cognitives qui en découlaient – exercices mnémotechniques, raisonnement inductif, distinction des sons, passage d’une tache à l’autre -, se situent dans les parties du cerveau qui fonctionnent moins bien en vieillissant. En d’autres termes, ce qui s’avère exaspérant pour les adultes qui apprennent une deuxième langue est précisément ce qui rendra leur efforts si bénéfiques.

La quête pour une fontaine de Jouvence mentale, poursuivie par les baby-boomers qui craignent que leur corps survive à leur cerveau, et dont les poches sont aussi pleines que celles du conquistador Juan Ponce de León, a généré des entreprises milliardaires. Il est prouvé que des programmes d’entraînement cérébral comme Lumonisty ou Brain Age de Nintendo peuvent être bénéfiques, mais si je puis me permettre (malgré mon expertise non-scientifique avérée), je conseillerais plutôt d’apprendre une nouvelle langue à la place. Non seulement c’est bien plus utile et agréable qu’un entraînement cérébral abstrait, mais on peut en plus s’offrir un voyage à l’étranger en récompense de ses efforts. Et c’est la raison pour laquelle je prévois de passer l’année prochaine à ne pas apprendre l’italien. Ciao !”

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