La réussite professionnelle par l’exil

En toute modestie, Ouenda avoue “avoir le tournis” devant la rapidité de sa carrière professionnelle américaine. La voilà à 36 ans vice-présidente chargée des finances de «Real Mex Restaurants», une entreprise qui compte plus de 200 restaurants, employant au total près de 17000 salariés dans une douzaine d’Etats du pays, pour un chiffre d’affaire annuel de 600 millions de dollars.

Rien ne prédisposait cette enfant de Montigny-les-Cormeilles, Val-d’Oise à grimper si vite les échelons de son entreprise. «Jamais je n’aurais imaginé en arriver là», raconte-t-elle. «Après mon bac, je me suis orientée vers un BTS et je ne pensais pas aller plus loin. Mais lors d’un stage  chez Colgate-Palmolive, j’ai eu une sorte de révélation sur l’orientation que je voulais donner à ma vie personnelle et professionnelle. Je sortais enfin d’un milieu ouvrier, de ma cité et des codes qui la régissaient, pour rencontrer des gens du monde entier. Une véritable nouveauté… J’ai également eu la chance de croiser des personnes qui ont eu la gentillesse de me prendre sous leur aile et de m’encourager à reprendre mes études.»

Suite à ce stage, la jeune femme décide donc de partir 6 mois en Ecosse, à l’Université d’Edimbourg, pour parfaire son anglais. «C’était la première fois que je partais seule. Cette liberté a été une bénédiction. J’ai compris que pour construire mon identité, je devais m’ouvrir aux autres et quitter ma banlieue où, d’habitude, une fille d’origine maghrébine doit se marier jeune et trouver un emploi. Dès mon retour en France, j’ai  redéfini mes objectifs et repris mes études à la Sorbonne.»

Un choix couronné de succès, puisque Ouenda Baaïssa poursuit son cursus jusqu’au doctorat. «Je ne l’ai toutefois pas terminé. J’avais démarré ce doctorat d’économie industrielle en 1999, mais j’ai  obtenu un stage en Californie et je suis partie dans la foulée.»

Le rêve américain se transforme cependant en déception, quelques jours après son arrivée. «J’ai vite réalisé que ce stage n’était pas sérieux et ne débouchait sur rien.» Mais une bonne étoile veille sur la jeune femme. Fortuitement, cette dernière rencontre en effet Charles Bonaparte, «un descendant de l’Empereur», à la tête d’une petite chaîne de restaurants, «El Gallo Giro». L’entrepreneur lui propose ainsi un poste d’analyste financier et la possibilité de rester sur le sol américain. «J’y ai effectué mes armes durant 5 ans, avant d’être débauchée par « Real Mex » qui m’offrait de devenir directeur comptable. Le challenge était intéressant, j’ai foncé.» Avec la réussite que l’on sait…

Plus de dix ans après son arrivée en Californie, Ouenda Baaïssa ne regrette donc nullement son exil californien. Et si la nostalgie de la France s’empare d’elle, la jeune femme sait pourtant qu’elle n’aurait pu y réaliser le même parcours : «Après mon DEA d’économie, je me suis aperçue que le marché du travail en France était sclérosé. En fonction du sexe, de l’origine et du diplôme, je pouvais connaître par avance le salaire, l’évolution et le montant de la retraite. C’était déprimant. Aux Etats-Unis, on ne vous rigole pas au nez et on n’hésite pas à vous donner des responsabilités lorsque vous êtes jeune. On vous donne votre chance et l’ambition n’est pas un mot grossier, même si le revers de la médaille est de travailler 12 heures par jour.»

La jeune femme pousse même la comparaison plus loin en se montrant inquiète quant à l’évolution de la société française : «Même si le marché du travail américain a été durement touche par la crise économique, je reste persuadée que l’on a plus de chance d’y faire carrière lorsque l’on est jeune diplôme et ambitieux. Il s’agit de deux sociétés profondément différentes quant à la valeur travail et à sa rémunération. Le revers de ce système, comparé à la France, est un filet social en peau de chagrin et des coûts d’éducation astronomiques, mais il vaut mieux être jeune diplômé ici qu’en France. A Paris, aurais-je pu doubler mon salaire en 2 ans et le tripler en 5 ans ? Ici, il n’y a pas de limite.»

De loin, elle suit les débats français, de l’égalité des chances à la laïcité et s’inquiète de ce “profond malaise”. “Pour parler franchement, ici, je n’ai jamais senti que mes origines, la couleur de ma peau ou mon accent ont été des paramètres pendant mon parcours professionnel. Or en France c’est un sujet qui revient constamment dans les conversations et dans la presse”.

La jeune femme n’est toutefois pas aigrie et s’avoue toujours séduite par la France, «sa culture, le niveau et  la qualité de conversation des gens». Elle aimerait d’ailleurs y revenir dans les mois à venir pour tenter d’intégrer l’ENA : «Pour l’heure, je n’ai pas trouvé de structure académique (un autre contraste avec les US) qui me permette de préparer l’examen d’entrée dès la rentrée prochaine. J’envisage donc de passer, l’an prochain, le concours externe de préparation au 3e concours.»

En attendant, Ouenda Baaïssa ne sombre pas dans la routine. En dépit d’un emploi du temps surchargé, elle a repris ses études à l’université d’UCLA afin de préparer l’examen du CPA (Certified Public Accountant) : «L’équivalent en France de cette certification est l’expertise comptable. J’ai tellement pratiqué cette profession, qu’il serait dommage de repartir en France sans un diplôme professionnel. C’est aussi une certification très reconnue à l’étranger et dans les entreprises travaillant à l’échelle internationale.»

Une fois ses études terminées, Ouenda Baaïssa pourra alors traverser l’Atlantique en sens inverse pour partir à la conquête de la France, et y suivre son rêve de travailler pour les Affaires Etrangères.