La grâce nostalgique de Nicole Renaud

Au printemps dernier, à la Maison Française de NYU où je vais souvent écouter des écrivains de passage et où se produisait exceptionnellement une chanteuse française vivant à New York, j’ai passé un moment de grâce nostalgique. Le spectacle de Nicole Renaud, Couleurs, allie la poésie de Prévert aux mélodies des vieilles chansons françaises et aux accents d’une voix que The New Yorker et The New York Times ont tous deux qualifiée d’”éthérée” et qui m’a rappelé Barbara. Elle le présente cette semaine au Theater Lab près de Union Square.

Troisième de quatre enfants, fille d’un ingénieur et d’une professeur de lettres qui ont senti le besoin de s’expatrier à la fin des années 60, Nicole, née en 1967, garde de son enfance algérienne au bord de la mer dans la ville d’Annaba un souvenir solaire. En 1975 sa famille rentre en France et s’installe à Jouy en Josas, une banlieue verte, puis déménage en 78 à Évreux, en Normandie. De ses années d’adolescence dans une province à l’esprit étriqué date son désir de partir. À Los Angeles où ses parents l’envoient dans un échange l’été de ses seize ans, elle découvre une légèreté, une liberté contrastant avec la lourdeur et le pessimisme français qui coupent les ailes du désir. En France on pense à l’avenir. En Californie on étudie ce qui fait plaisir. Bonne élève, elle passe son bac C en 1984 et, malgré son goût pour le théâtre, cède à la pression parentale: elle s’inscrit dans une fac de gestion, Dauphine, où des études à mi-temps lui permettent de suivre aussi des cours de théâtre.

Pendant plusieurs années elle s’assied sur les bancs du Petit Conservatoire de la chanson de Mireille, qui a formé la voix de chanteurs comme Françoise Hardy et Alain Souchon. Très timide, Nicole écoute les gens chanter. Quand elle commence elle-même à chanter des reprises– Jane Birkin, Brigitte Bardot–Mireille décrète qu’elle a peu de voix mais du caractère. Nicole Renaud prend des cours de chant d’opéra au Centre du Marais et persévère.

En 1989 elle débarque à New York grâce à une bourse d’échange entre Dauphine et Baruch College. Elle partage un studio sur la septième rue et l’avenue A dans East Village, dont elle appris en arrivant que c’était le quartier où il fallait vivre. À l’époque East Village est peuplé de drogués, mais aussi de musiciens. Il y a une vraie vie de quartier. Nicole y partage de nombreux appartements avant de trouver en 1995 l’appartement rent-controlled où elle habite encore aujourd’hui.

Après un retour à Paris et un stage de fin d’études dans une boîte de production de disques, elle repart à New York à l’été 91, sans plan précis, sachant seulement que la gestion n’est pas pour elle. Elle y reste. Elle étudie le chant avec une cantatrice québeccoise qui croit en elle, suit des cours de yoga Jivamukti quatre fois par semaine et, pour survivre, travaille comme serveuse trois soirs par semaine dans un restaurant suisse de la septième rue. C’est une vraie vie d’East Village, dans un New York défoncé où l’on peut s’en sortir avec peu de moyens. Un accordéoniste qui joue avec un groupe le dimanche au Roettele AG découvre que Nicole chante et lui propose de les accompagner. Elle apprend le vieux répertoire: Jane Birkin, Edith Piaf, Charles Trénet, Barbara… Un Français qui dîne un soir au restaurant l’entend chanter et l’embauche bientôt comme serveuse et chanteuse dans le restaurant qu’il vient d’ouvrir sur Saint-Mark Place, Jules. Chez Jules, elle rencontre un excellent accordéoniste russe avec qui elle s’associe. À force d’entendre des accordéonistes, hommes et femmes, elle se dit qu’il serait bien d’être indépendante. Un ami financier qui loge souvent chez elle à New York veut la remercier en lui offrant un piano. Nicole répond: un accordéon.

En 1998 elle part au Japon avec deux amis qui ont obtenu un travail pour un trio et qui lui demandent de se joindre à eux alors qu’elle ne sait pas encore jouer de l’accordéon! Elle apprend vite. Au retour du Japon, elle décide d’arrêter de travailler comme serveuse. Depuis cette époque, elle fait de la musique à temps plein. Elle chante pour des mariages avec des groupes de jazz, pour des soirées, dans des cafés, des restaurants: Luncheonette, Ciel Rouge, le Bar Russe, le café “Pick me up.”

En 2000, elle commence à sentir la nostalgie de l’Europe. Elle part en Italie et joue au Carnaval de Venise et à Milan avant de se faire embaucher au Capri Palace où elle joue maintenant chaque été. Elle commence aussi à travailler pour une émission expérimentale sur Arte, Die Nacht/La nuit, et en 2006, joue pour “Ça me dit l’après-midi,” une émission de France-Culture en direct d’un café parisien. Frédéric Mitterrand lui offre un emploi à plein temps dans son émission mais elle refuse: elle veut rester libre de créer ce qu’elle désire.

Car entre temps, elle a commencé à écrire ses propres chansons. En 2003, inspirée par une histoire d’amour, elle compose la musique de quatre chansons à partir de poèmes du baron Fersen qui habitait à Capri une magnifique villa, et enregistre son premier CD. En 2004 elle donne un concert à Joe’s Pub pour le lancement de l’album. En 2008 elle écrit les poèmes sur les couleurs, et compose la musique avec l’aide du pianiste allemand Uli Geissendoerfer. Plusieurs de ses chansons, dont Le Gris, sont retenues par le cinéaste Bill Plympton pour ses dessins animés long métrage. Elle développe l’idée d’un spectacle multimédia qu’elle joue au Liban, en Algérie, en Suède, à Paris. Elle le travaille en 2010 avec Jacques Perdigues, directeur artistique parisien qui lui suggère de projeter sur sa robe les couleurs des poèmes et les mots du texte. Son rêve est celui d’un spectacle à la fois beau, conceptuel et vivant.

“Les gens ont un rêve, ils le poursuivent quoi qu’il arrive, et il se trouve toujours un fou pour les aider à le réaliser: pour moi, c’est New York,” dit Nicole Renaud, qui se demande quand même s’il s’agit toujours du New York d’aujourd’hui. Mais celle que Il Mattino a nommée “une soprano à la voix d’ange” poursuit son rêve avec confiance, grâce et bonne humeur, au rythme de rencontres de hasard qui rendent possible ce qui semblait impossible. Au moment où elle rêvait d’un accordéon transparent avec des lumières dedans, trop cher à faire fabriquer, elle a rencontré un artiste qui le lui a fait faire en lui demandant simplement, en échange, de jouer dans une installation qu’il réalisait. C’est avec cet instrument unique, le lincordian, qu’elle joue son spectacle Couleurs/A love story through colors.

Elle prévoit déjà une future rencontre avec Elsa Chimanti, une Napolitaine écrivant en français qui vivait à Tanger au début du siècle dernier, et qui inspirera à Nicole son prochain projet.

Theater Lab. 137 14th Street.

Du 3 au 5 février. $15. Réservations ici.