Karima El Atallati-Lynch, de l’UMP française au parti démocrate américain

« Participer à une campagne électorale c’est créer un lien très fort avec l’équipe, c’est épuisant mais incroyable. Et quand on gagne, c’est une montée d’adrénaline indescriptible. » Karima El Atallati-Lynch a déjà ressenti deux fois cette émotion intense. Et c’est ce qui l’a menée au poste qu’elle occupe aujourd’hui : celui de directrice exécutive du parti démocrate à San Francisco.

Depuis janvier dernier, la jeune Française occupe des fonctions qu’elle pensait réservées aux Américains ou hors de sa portée. « Je n’y croyais pas, j’ai passé plusieurs entretiens, les questions étaient intenses et très variées : sur le fait d’enregistrer des votants, la collecte de fonds, le marketing… » Son parcours atypique lui a donné les réponses.

Car dans une autre vie, il y a quelques années à peine, Karima El Atallati-Lynch était cheffe de produit dans une grande entreprise. « Je suis entrée en politique sur le tard et par hasard », confie-t-elle. Tout a commencé à Taverny, en région parisienne où elle a grandi. C’est une rencontre qui sera le déclencheur de cette nouvelle carrière.

Du marketing à la culture

« J’ai assisté à une réunion avec Florence Portelli qui se présentait pour être maire. Elle m’a trouvée engagée et m’a proposé de participer à sa campagne. » De flyers en porte-à-porte, Karima El Atallati se mobilise pour sa ville jusqu’à figurer sur la liste de la candidate UMP. « Je me sentais davantage socialiste mais j’ai adhéré à son programme et elle a rassemblé des personnes de tous bords autour d’elle. »

Une expérience qui la lance. « J’ai adoré », se souvient-elle. À 27 ans elle a le déclic, elle aime la politique. « J’ai en fait été politisée très jeune sans m’en rendre compte; je voyais beaucoup d’injustice, et ça me révoltait. » La victoire à l’élection lui donne l’opportunité d’agir dans un secteur qui lui tient à coeur. La maire la nomme adjointe en charge de la culture. 

Cette première expérience politique est de courte durée. Karima El Atallati décide de tout quitter pour rejoindre son désormais mari en Californie. « On était en relation longue distance et il a fallu faire un choix. Comme il ne parle pas français et est professeur d’histoire c’est moi qui suis venue. » 

De la démocratie en Amérique

En attendant son autorisation de travail dans la baie, elle se retrouve de nouveau au sein d’une campagne électorale. Celle d’Hillary Ronen pour le mandat de “Supervisor“. D’abord bénévole, elle devient, en moins d’un mois, assistante de la candidate. Celle qui petite a dû « enchaîner les séances d’orthophonie et les cours de théâtre » pour soigner sa dyslexie, perfectionne son anglais sur le terrain. C’est aussi sur le tas qu’elle comprendra le système américain. À commencer par le rôle du board of supervisors et de ceux qui le composent. 

« Des sortes de maires adjoints qui se présentent chacun tout seul et s’opposent parfois au maire. Ils sont élus sur leur district : un territoire limité au sein de la ville où ils doivent résider. À San Francisco il y en a 11. Ils peuvent mettre des politiques en place au sein de ce district mais aussi au sein de la ville. Et il y a un système de sponsors où d’autres supervisors seront co-parrains d’une proposition. Elle pourra donc être votée à plus grande échelle. Et c’est la politique qui se poursuit alors avec le jeu des alliances des uns et des autres. »

Pour la Française, c’est le choc culturel. « Cela n’a rien à voir avec la politique en France, c’est le jour et la nuit. La manière dont on contacte les votants et dont on leur parle est beaucoup plus directe. Les informations collectées sont ahurissantes, les sommes d’argent engagées, démesurées. Et le système de soutien (endorsement) étendu aux associations, aux journaux…. »

Autre différence, la notion forte de famille politique au sein même du groupe. « Quand on en fait partie, chacun fait tout pour aider l’autre à réussir. En fait ils m’ont formée pour être avec eux et pour que je m’élève. Ils font en sorte que j’aie une place stratégique pour les aider à mon tour. »

En écho à son vécu

Confrontée à cette autre réalité, Karima El Atallati-Lynch apprend tous les jours. Sa candidate, Hillary Ronen, s’est présentée dans le District de Mission. Un quartier « très intéressant : historiquement latino. » « Mais avec aussi une communauté chinoise et une communauté très “white” » du fait de la gentrification. Ce qui la séduit chez sa nouvelle mentor ? Ses idées très à gauche sur l’échiquier local. « Au niveau national j’étais touchée par sa volonté de rendre l’éducation et le système de santé gratuits pour tous. Quand on est français ça parait évident mais ici ça ne l’est même pas pour tous les démocrates. » 

À l’échelle de San Francisco, ce sont les mesures destinées à aider les sans-abris qui convainquent la Française. « Elle souhaitait aussi augmenter le nombre de logements sociaux. » Une intention qui parle à celle qui vient d’un quartier d’HLM. Surtout « dans une ville où les loyers sont si élevés que les gens sont souvent obligés d’en sortir. »

Cette deuxième campagne se solde par un nouveau succès. Et aboutit « au job le plus dur de [s]a vie », au sein d’un syndicat pour défendre les travailleurs du secteur hôtelier. « J‘ai appris à communiquer avec différentes communautés. Ça m’a énormément aidée pour mon poste actuel de comprendre le système d’immigration et le droit du travail. »

Une famille progressiste

Après un mini burn-out, Karima El Atallati-Lynch quitte le syndicat. Elle garde néanmoins un pied en politique, et donne de son temps pour rendre service à cette famille. Qui le lui rendra bien, puisqu’ils la rappelleront pour la direction exécutive du parti. 

Depuis janvier dernier, elle s’investit corps et âme dans ce travail « très polyvalent ». « Il y a toute la partie administrative qui requiert que je sois entourée par des avocats, des trésoriers etc. » Et la partie politique. « En fonction du nombre de sympathisants dans la ville, des représentants du parti démocrate sont élus (il y en a 33). Je ne travaille qu’avec le chair – David Campos, mon supérieur, qui porte une casquette progressiste. On fonctionne en symbiose, on sait qu’on est alliés et qu’au niveau politique on va se soutenir l’un l’autre. » Leur sensibilité politique se rapproche plus de celle d’un Bernie Sanders que d’un Michael Bloomberg.

À San Francisco, ce sont donc les progressistes qui tiennent les rênes de l’âne démocrate. Un exemple ? « Pour l’élection du 3 novembre, au niveau de la Californie il y a une proposition à laquelle David était très attaché et sur laquelle je l’ai soutenu. C’était la Proposition 22 qui exempte les travailleurs de la gig économie et en particulier les chauffeurs de VTC d’avoir un statut de salarié. » L’ancienne syndicaliste aurait voulu leur octroyer plus de droits sociaux. Mais les Californiens en ont décidé autrement. Uber, Lyft, DoorDash et consorts continueront à travailler avec des indépendants.