A Westpoint, des vétérans encore hantés par Omaha Beach

« Je me revois, ce jour-là. J’avais de l’eau au-dessus de la taille, je transportais des blessés dans mes bras vers la plage. » Joseph Chiofolo peine à réprimer les sanglots qui étranglent sa voix.

Le matin du 6 juin 1944, alors qu’il avait 22 ans, ce New-Yorkais a débarqué à Omaha Beach, en Normandie. Il faisait partie d’une unité médicale de la première division d’infanterie de l’armée américaine, et se rappelle de son impuissance face au désastre. « En l’espace de 20 minutes, nous n’avions plus  aucun équipement, plus de pénicilline. J’essayais d’aider ceux qui étaient à terre, mais ils étaient trop nombreux », raconte-t-il. « Je suis un survivant. J’ai été béni par Dieu. Combien en reste-t-il, de soldats qui ont participé au D-Day ?  », regardant autour de lui.

Parmi les 34 vétérans américains de la seconde guerre mondiale réunis vendredi dernier, ils étaient peu nombreux à avoir connu ce jour sanglant. Dans une salle comble de l’académie miliaire de Westpoint, ces octogénaires ou nonagénaires ont été décorés de la médaille de Chevalier de la Légion d’honneur. Ils avaient en commun d’avoir été impliqués dans des combats en France, que cela soit en Normandie, en Provence ou dans les Ardennes.

Pour la cérémonie, organisée par le Consulat de France à New York à l’occasion du 70e anniversaire du débarquement, tous avaient sorti leur tenue du dimanche – et pour quelques uns, médailles et casquette. Certains marchaient d’un pas affirmé, d’autres s’appuyaient à leur canne ou leur déambulateur, accompagnés par leurs enfants ou petits-enfants.

«  Ce sont ceux qui sont morts sur les plages qui devraient être décorés », poursuit Joseph Chiofolo. Ebranlé par l’émotion, il agrippe le bras de Joséphine, sa femme – « l’amour de ma vie ». Celle qui a attendu pendant deux ans Joseph, mobilisé en Sicile puis en Normandie. « Notre fille Teresa était née juste avant que je parte. C’était dur, les nouvelles étaient rares. Les lettres arrivaient par paquet de dix », se souvient Joseph Chiofolo, qui a travaillé le reste de sa vie à New York, comme fabricant de bijoux.

John Monaco a atteint les côtes normandes quelques jours après lui. « J’étais plein d’enthousiasme. J’avais 20 ans,  je venais de terminer le lycée. J’étais parti en riant, alors que mes parents pleuraient », se rappelle ce New-Yorkais. « Et puis, une fois sur place, tout a changé. Je garde cette image en mémoire d’un jeune Allemand mort, à moitié enterré. Là, j’ai pris conscience de ce qu’il se passait. C’était la fin de l’excitation. Partout, il n’y avait que de la destruction. J’ai eu peur comme jamais. Je pleurais très souvent. L’armée nous avait appris à tuer, mais personne ne savait comment affronter la mort », dit-il, essuyant les larmes qui remplissent ses yeux.

De retour à New York en 1946, John Monaco était perdu. Il lui a fallu trois ans pour atterrir, commencer à retravailler comme peintre en bâtiment. Hanté par ses souvenirs, il a débuté une thérapie. « Ce qui m’a vraiment aidé, c’est l’écriture. C’est ce que je conseille à tous les anciens soldats : écrire leurs souvenirs. Moi, j’ai écrit des poèmes. C’est comme cela que je n’en suis sorti. »