Jacques Barreau, baron du doublage à Hollywood

« Ils m’ont proposé le poste, j’ai dit oui, après j’ai réfléchi ». Jacques Barreau le reconnaît volontiers : quand la Warner vous propose un emploi, c’est un peu comme dans “Le Parrain”: une offre qu’on ne peut pas refuser, « parce que sinon dix personnes vous passent devant ».

Le Français est Vice Président du doublage et du sous-titrage au sein de la mythique boite de production hollywoodienne. Sa mission: superviser la conversion linguistique des programmes audiovisuels produits par la société. Un goût pour l’univers du son qu’il a hérité de ses années de recherche en sémantique sonore au conservatoire de Marseille.

Jacques Barreau a fait ses armes à Azur, la boîte qu’il a montée en 1991 à Los Angeles avec l’aide de deux partenaires. « On faisait beaucoup de post-production sonore, de travaux sur l’acoustique et la musique concrète, on a mis au point les théories et le vocabulaire du son que j’utilise aujourd’hui à Warner (…) Je me rends compte que ce qui a fait ma réussite dans ce business c’est l’application de mon savoir musical  transposé au doublage ». La Warner est venue le débaucher après dix années de collaboration. Son coup d’éclat s’appelle “Space Jam”, avec Michael Jordan, sorti en 1996 : « Le film qui a vraiment tout initié pour moi”, dit-il. La difficulté majeure de ce film fut l’incorporation de personnages d’animation dans le long métrage, au côté de personnages réels, ce qui a nécessité pour les acteurs de jouer et parler dans le vide. Jacques Barreau fut chargé de piloter cette tâche délicate. Ensuite, il a fallu s’assurer que les voix des cartoons et les dialogues soient parfaitement retranscrits dans toutes les langues: “J’ai dû instaurer tout le processus de recrutement des voice-over, à l’échelle mondiale, en mettant au point une série de règles et de consignes qui ont facilité ensuite l’adaptation d’autres  films ». 

Son métier est avant tout technique. Il ne s’agit pas simplement d’assurer une traduction placide des contenus. Il faut donner vie et sens à une histoire qui perd nécessairement en naturel et en profondeur dès l’instant où elle culturellement transposée. «On se base beaucoup sur la culture du pays dans lequel on importe la production, très peu sur la langue, assure-t-il. Lorsque l’on traduit les films pour les marchés hispanophones par exemple, on produit deux versions différentes : une pour l’Espagne, une pour le Mexique. Même chose en français, on met au point une adaptation pour le Canada et une autre pour la France ».

Au delà du langage, règne en maître l’enjeu de préservation du contenu : « Dans le doublage de séries comme Urgence ou West Wing, on doit utiliser des services d‘experts dans chaque pays, de manière à utiliser le vocabulaire approprié. Sur les principaux marchés (la France, l’Allemagne, l’Italie et le Japon) nous disposons d’équipes, de véritables relais qui nous aident à recruter les meilleurs traducteurs et directeurs de plateau. Tout ce monde travaille localement  à l’adaptation d’un film au marché. »

Et lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de la préservation de la francophonie, sa réponse reflète un pragmatisme mesuré: « C’est bien et c’est mal. Je respecte le fait que chaque pays veuille protéger sa langue, et sa culture mais on se voile la face si on refuse de voir à quel point une langue évolue. Ce qui était bien il y a 50 ans ne l’est plus nécessairement aujourd’hui, au cœur du village global ».