Traverser le Pacifique à la nage: Benoît Lecomte chausse les palmes

Ben Lecomte © Lifeproof

Benoît Lecomte, l’homme qui a traversé l’océan Atlantique à la nage en 1998, part s’attaquer au Pacifique. Une nage entre Tokyo et San Francisco de près de 9.000 kilomètres (5.500 miles) pendant six mois.

On aurait presque pu croire à un serpent de mer tant cela fait longtemps qu’il en parle. French Morning avait déjà rencontré ce Français de 50 ans installé à Austin il y a quatre ans. « On a lancé le projet il y a cinq ans. Mais ça n’a pas été simple à monter. Le plus compliqué a été de trouver le bateau. Après un premier échec avec un partenaire, on s’est dit qu’il fallait qu’on en ait le contrôle donc on a dû trouver des investisseurs. On l’a acheté en Angleterre. Il est actuellement en chemin vers San Diego, où il fera escale avant de se rendre au Japon. »

En effet, Benoît Lecomte (“Ben” pour les Américains) a choisi de nager d’ouest en est pour profiter des courants chauds, notamment du Kuroshio, pour le porter dans sa nage. Il s’élancera de Tokyo début juin pour profiter de la météo et arriver à San Francisco avant décembre et les mauvaises conditions climatiques.

Longest Swim Map

Mais il y a plus à cette aventure qu’un simple défi physique. Il y a surtout un objectif scientifique et environnemental. « Le but premier de la nage est d’attirer l’attention afin de sensibiliser le grand public sur l’impact négatif que l’on peut avoir sur les océans. D’autre part, nous allons aussi être une plateforme inédite pour réaliser des recherches qui n’ont jamais été faites sur une si longue période en plein cœur du Pacifique. » L’aventure continuera alors bien après le retour du nageur sur la terre ferme, avec l’exploitation des résultats des recherches. Quant au record de la nage la plus longue, cela n’est pas le plus important pour lui : « Cela m’est égal d’avoir mon nom dans le livre des records. Ce qui m’intéresse c’est l’attention médiatique qu’il peut attirer. »

Pour cela, il sera accompagné du Discoverer, un voilier de 20 mètres de long avec à son bord un équipage de huit personnes, dont un skipper, un navigateur, un responsable de la production d’images, une responsable médicale. Ils participeront tous à la collecte des données. « Tous sont bénévoles. C’est l’aspect environnemental de la mission qui les motive en premier. » Il sera aussi suivi à terre par une quinzaine de scientifiques qui étudieront huit protocoles différents (plastiques, radioactivité, phytoplanctons, ADN, gravité…) à partir des échantillons d’eau et microparticules recueillis et des données collectées sur le corps de Ben.

Objectif: nager près de 50 kilomètres par jour en une traite de huit heures avec des pauses alimentation et hydratation toutes les demi-heures à base de soupes et boissons énergisantes. « C’est trop difficile de sortir de l’eau et d’y retourner après. » Le reste du temps sera dédié à la récupération (dix heures de sommeil par jour) et à l’alimentation. En plus du bateau, qui doit faire en sorte de naviguer à l’allure du nageur (2,5 nœuds), un petit zodiac à propulsion solaire restera à ses côtés tout au long de la nage pour assurer les ravitaillements. Chaque matin le bateau le remettra au point GPS auquel il s’était arrêté la veille pour être sûr qu’il couvre bien toute la distance.

Ben Lecomte © Lifeproof
Ben Lecomte © Lifeproof

Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas tant le défi physique qui préoccupe le plus Benoît Lecomte. A l’écouter, on serait même tous capables de le faire. « La nage est beaucoup plus douce sur le corps que la course à pied, par exemple, qui est plus néfaste car il faut porter son poids. La nage, elle, favorise les efforts répétés. D’autre part, je nage en mer et ma combinaison me permet de flotter et je suis équipé d’un tuba qui m’évite d’avoir à lever la tête hors de l’eau et de palmes qui me permettent d’utiliser les muscles les plus puissants de mon corps pour la propulsion. Mes bras me servent donc surtout de balanciers. Cela dit je suis quand même bien fatigué après huit heures. Mais je ne force jamais car je sais qu’il va falloir que je nage le lendemain. »

Ben ne semble pas trop préoccupé par les requins non plus. « Je ne veux pas m’inquiéter de choses que je ne peux pas contrôler. Je sais juste qu’ils vont être là car c’est leur environnement. » Pour mémoire, lors de sa traversée de l’Atlantique, un requin en manque de compagnie l’avait suivi pendant cinq jours.

Ce qui le préoccupe plus, c’est l’ennui. Nager huit heures par jour pendant six mois, on comprend que ce soit un peu monotone à un moment. Alors pour palier cela, il a préparé un planning jour par jour, heure par heure, d’une centaine de sujets auxquels penser pour occuper son esprit. Des souvenirs, des évènements à revivre, ou de nouveaux à créer « Imaginer une ville où je n’ai jamais été par exemple. Mais dans tous ces exercices mentaux, j’utilise le même procédé en essayant de faire appel à tous mes sens pour dissocier au maximum mon esprit de mon corps. »

Alors comment en vient-on à traverser les océans à la nage ? « C’est mon identité. C’est ma façon à moi de m’exprimer. Je communique à travers l’exploit physique de la nage et c’est ce qui me rend heureux. Je me sens vivant quand je travaille sur ce type de projets. » Il y a quand même aussi un peu de plaisir. « On passe par des très hauts et des très bas, en fonction de la fatigue et de ce qu’il se passe autour. Nager au milieu de 50 dauphins est quelque chose d’irréel.»

Curieuse idée cela dit, que d’habiter Austin lorsque l’on traverse les océans à la nage. « Ce n’est effectivement pas le meilleur endroit pour nager mais ça fait 26 ans que j’habite au Texas. Je nage dans les lacs et les rivières. En particulier la St Gabriel River au nord de la ville.»

Toute l’expédition est à suivre sur le site web “The Longest Swim” et sur les réseaux sociaux. En plus de photos et d’articles, le bateau, équipé de quinze cameras, diffusera régulièrement des vidéos de l’aventure et des interviews. L’équipe a d’ailleurs lancé une campagne de crowdfunding pour les aider à financer les coûteuses communications satellitaires, mais qui ne représentent qu’une petite partie du budget total de l’expédition s’élevant à $385 000.