Français aux Etats-Unis, je soutiens les Gilets jaunes

Scène de manifestation de Gilets jaunes

Cela fait depuis 2016 que Jérôme Bertrand est installé à Austin. Mais ça ne l’empêche pas de suivre de près le mouvement des Gilets jaunes, qui se poursuit depuis deux mois en France. Cet ingénieur fait partie des Français des Etats-Unis qui soutiennent les manifestants. Et qu’importe si un océan les sépare.

Emmanuel Macron essaie de mettre en place des réformes qui vont faire converger le modèle social français vers le modèle social américain et je ne le veux pas. C’est le cas de la réforme de la retraite, qui reprend le modèle américain. Soutenir les Gilets jaunes, c’est pour moi une façon de contraindre le gouvernement à revoir sa copie”, dit-il, “fier” de voir que le mouvement français a inspiré des Américains à se mobiliser aussi. “C’est frustrant de ne pas être en France, car j’aurais aimé aller sur les ronds-points. Mais en même temps, quand je vois la violence policière, c’est plus confortable de voir les manifestations de loin.

Etre pro-Gilets jaunes et vivre aux Etats-Unis peut paraitre incompatible pour certains. Pourtant, le mouvement a rencontré un (petit) écho ici, où il a été loué à la fois par des figures de droite (dont Donald Trump sur twitter) et des militants socialistes. Jérôme Bertrand est loin d’être le seul Français a être tenté par l’appel du rond-point. Pour Alain Braux, chef pâtissier et nutritionniste bien connu à Austin, Emmanuel Macron doit carrément démissionner car il “vend la France à des banquiers internationaux et nous risquons la faillite“.

Je vis aux Etats-Unis depuis quarante ans, mais je suis conscient que si j’étais en France, je serais dans le même pétrin. Je serais un travailleur comme les autres et je serais victime des impôts et des taxes. Je me suis toujours considéré comme un ouvrier, je ressens donc plus le mouvement qu’une personne travaillant dans le secteur des hautes technologies”, considère-t-il. À défaut de manifester dans les rues, il aide les Gilets jaunes en re-postant des messages sur les réseaux sociaux et en faisant des donations financières. Il a ainsi participé à la cagnotte controversée pour l’ex boxeur professionnel Christophe Dettinger, qui a frappé un CRS.

Pauline Schneider, enseignante à San Francisco, a commencé à soutenir le mouvement dès l’appel au rassemblement lancé fin novembre à Saint-Nazaire (et qui a été vu plus d’un millions de fois en deux jours sur Facebook). “Personne militante” auto-proclamée, “je trouve cela intéressant que les gens cherchent à se ré-approprier une parole. Je suis habituée aux manifestations, mais dans le cas du mouvement des Gilets jaunes, beaucoup de manifestants sont des gens que l’on ne voit pas souvent dans les cortèges“, raconte-t-elle. Autour d’elle, à Berkeley, plusieurs Français soutiennent le mouvement et “la plupart des Américains que je connais sont également ouverts à la discussion et s’intéressent au mouvement“.

Tous les jours en fin de soirée, Mayëline Brissac, infirmière installée à Humble près de Houston depuis cinq ans, regarde le journal télévisé pour se tenir au courant, une façon de ne pas lâcher “ces gens-là”, ceux que l’on a oubliés. «  Les retraités n’ont pas à subir ce sort, c’est une véritable injustice sociale. Le taux de chômage est obscène, il faut retrouver une fluidité du marché ». 

En 2017, Emmanuel Macron a obtenu plus de 92% des voix aux Etats-Unis. Expatriée à Houston depuis bientôt sept ans, Anne-Marie Marabin fait partie de ceux qui ont voté pour lui. Près de deux ans plus tard, elle soutient les Gilets jaunes et juge que le président a fait des erreurs. «il n’a pas compris le fonctionnement de l’État ». Elle aimerait cependant que ses compatriotes « apprennent » à se réinventer, mais quand elle évoque le sujet devant ses amis en France, on lui renvoie son statut d’expatrié à la figure: « tu ne peux pas comprendre », lui disent-ils. Alors, mal à l’aise, elle évite d’en parler avec ses proches.

Sébastien Cappelier, enseignant à Washington D.C., a été “séduit par le fait que c’était un mouvement citoyen qui n’avait pas été repris par les syndicats“. “Le mouvement initial des Gilets jaunes, celui que je soutiens, a commencé par être celui des gens qui rament. Je trouvais le combat juste, nous avons trop de taxes en France. Je partageais leurs revendications, car je trouve que c’est légitime de vouloir avoir de meilleures fins de mois, souligne cet expatrié depuis 2009. “Ce sont des questions assez éloignées de nos quotidiens, ici aux Etats-Unis, car nous ne sommes pas directement concernés par le mouvement. Il y a une certaine distance qui permet de ne pas avoir des débats toxiques”.

Même si je ne vis plus en France, je reste Français, conclue Jérôme Bertrand. J’ai l’intention de rentrer un jour, j’ai une famille et je suis un citoyen. J’ai également le devoir de voter, mais la démocratie ne s’arrête pas au vote.

Par Marie Demeulenaere (Washington), Lorraine Talbot (Houston), Alexis Buisson (New York)