Fiscalité, crise et Mick Jagger: le compte-rendu du débat

Ils étaient sept sur la scène du Florence Gould Hall du French Institute Alliance Française. Sept à présenter leur projet pour les Français d’Amérique du Nord : Julien Balkany (divers droite), Carole Granade (MoDem), Philippe Manteau (l’ARES), Gérard Michon (divers droite), Corinne Narassiguin (PS-EELV), Emile Servan-Schreiber (Centre) et Antoine Treuille (Divers droite) ont participé, mercredi soir, en direct, au grand débat des législatives, co-organisé par French Morning et le French Institute Alliance Française (FIAF) de New York, avec le soutien de France 24 et Les Echos. Un grand absent à signaler: Frédéric Lefebvre, candidat de l’UMP.

Derrière leur pupitre noir, une image de l’Assemblée nationale en fond, ils ont débattu pendant plus de deux heures. L’émission était divisée en trois parties : présentation des candidats, positions sur des thèmes politiques nationaux et internationaux, positions sur des sujets dits « locaux » (éducation, imposition, etc).

Lorsqu’ils ont pris place sur la scène du Florence Gould Hall, devant près de 400 personnes, Emile Servan-Schreiber et Corinne Narassiguin ont été les plus populaires à l’applaudimètre.

La première passe d’armes du débat a eu lieu au sujet de la bi-nationalité d’Emile Servan-Schreiber. Interrogé par Philippe Manteau (ARES) sur quel pays (France ou Etats-Unis) il choisirait en cas de conflit armé, M. Servan-Schreiber, fils de Jean-Jacques Servan-Schreiber, lui a rétorqué, sous les applaudissements : « Je pense que ma nationalité américaine a enrichi ma nationalité francaise ».

Moi, député

La discussion s’est ensuite portée sur la répartition du temps que le futur député passerait entre Paris et la circonscription, qui regroupe les Etats-Unis et le Canada. Carole Granade, qui réside à Lyon, a regretté qu’on lui reproche de ne pas habiter dans la circonscription. « Le rôle du député est de siéger », a-t-elle dit. « Une grosse partie du travail se passe à Paris », a renchérit Gérard Michon, qui prévoit de garder une résidence aux Etats-Unis. Philippe Manteau a indiqué qu’il conservera son travail d’avocat s’il est élu. Ce que Julien Balkany a critiqué : « Etre député à plein temps, c’est une obligation morale ».

Cohabitation

Réagissant à une information du sondage CSA pour French Morning, selon laquelle 10% des électeurs de droite considèrent qu’il faut donner une majorité à François Hollande, Melle Narassiguin a appelé les Français d’Amérique du Nord à voter PS-EELV. « Il faut un président fort pour que la France ne soit pas bloquée », s’est-elle justifiée, provoquant les applaudissements de la salle, tandis que Gérard Michon (et les autres candidats de droite) ont plaidé pour que « le débat ne soit pas oblitéré par un seul parti dans l’une des assemblées ».

Nomination de Yamina Benguigui

Les sept candidats ont ensuite été invités à réagir à la nomination de Yamina Benguigui au poste de ministre déléguée aux Français de l’étranger. Un lecteur de French Morning souhaitait en effet connaître leurs positions respectives sur les propos attribuées à la réalisatrice qui, en 2004, prônait la priorité aux « beurs » sur les blancs à l’embauche à compétences égales. Estimant qu’il était difficile de commenter une citation sans en connaître le contexte, Melle Narassiguin a jugé que sa nomination était « un choix judicieux ». « Ca nous change des choix qui ont été faits par Nicolas Sarkozy auparavant », a-t-elle ajouté, observant que Mme Benguigui a travaillé sur les questions d’immigration. Une allusion non feinte à la nomination par l’ancien président, au poste de secrétaire d’Etat chargé des Français de l’étranger, de l’ancien judoka David Douillet et d’Edouard Courtial, qui, député, a co-signé un projet de loi visant à déchoir de leur nationalité tout Français ne payant pas d’impôts en France. M. Treuille a également jugé que le choix de Mme Benguigui était « bon ».

Discrimination positive

Un échange plus large sur l’affirmative action, improprement traduite par « discrimination positive », a ensuite pris place. Pour Emile Servan-Schreiber, la France est « en retard d’une trentaine d’années sur les Etats-Unis concernant l’intégration ». Antoine Treuille a, pour sa part, remarqué que « pour intégrer les gens, il faut d’abord leur rendre la fierté de leurs origines ».

Croissance ou austérité 

Le futur député sera aussi amené à prendre position sur des sujets économiques brûlants, en particulier les mesures de relance de l’économie, la sortie de la Grèce de l’euro ou encore la moralisation du capitalisme. Interrogés par un autre candidat, Karel Vereycken, via Internet, les candidats se sont prononcés sur le thème de la séparation des activités d’investissement et de dépôt au sein des banques. « Une proposition de loi (dans ce sens) me semble inopportune », a jugé M. Balkany, indiquant qu’une telle mesure n’avait pas empêché la faillite de banques en Angleterre. « Le capitalisme n’est pas la jungle », a aussitôt tempéré M. Manteau.

Quelques jours après la participation de François Hollande au sommet du G8, à Camp David, au cours duquel le thème de la croissance a été remis sur le devant de la scène, les prétendants au poste de député ont présenté leurs solutions pour relancer la machine économique française. Antoine Treuille a estimé qu’il fallait « un minimum de croissance » mais que « croissance ne veut pas dire dépense ». Il souhaite utiliser d’autres leviers pour relancer l’activité, citant le statut d’auto entrepreneur créé par Nicolas Sarkozy. M. Servan-Schreiber a dit que le « business plan de la France doit s’appuyer sur la croissance des pays émergents». « Il faut que la France réoriente sa politique  […] pour s’orienter vers la croissance de ces pays émergents pour sortir de la stagnation de ces dernières années ». « L’austérité ne fonctionne pas », a pour sa part déclaré Corinne Narassiguin, qui souhaite s’appuyer sur l’investissement en recherche et développement au plan national et une réforme de la BCE au niveau européen. « Le pays a besoin de rigueur », a souligné Julien Balkany, tandis que M. Manteau a estimé que « les relances keynésiennes sont aberrantes », leur préférant les reformes mises en places par Ronald Reagan aux Etats-Unis et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne.

Image des Français de l’étranger

Plus d’une heure dans le débat, le thème de la binationalité est survenu. Sans surprise, tous les candidats s’accordent pour dire que c’est « une richesse » – près de la moitié de l’électorat en Amérique du Nord est binationale. M. Servan-Schreiber a déclenché les applaudissements de la salle en clamant : « Les mauvais Français sont ceux qui n’aiment pas les autres Français », en référence à la mauvaise image des Français de l’étranger dans l’Hexagone.

Imposition de 75%

Interrogée sur la proposition de François Hollande d’imposer les revenus de plus d’un million d’euros, Corinne Narassiguin a confirmé que la mesure, « symbolique », « sera mise en œuvre ». Chaque candidat est allé de sa petite phrase sur le sujet : « Je suis contre cette mesure. Ce n’est pas que les gens sont trop riches, c’est qu’ils ne sont pas assez payés », a répondu Carole Granade. « C’est une proposition démagogique, pour M. Balkany. Je ne suis pas pour qu’il y ait moins de riches, mais pour qu’il y ait moins de pauvres ». « Ce n’est pas symbolique pour ceux qui payent », a noté M. Manteau, provoquant les rires de l’assemblée. « Le symbole et l’économie n’ont rien à voir l’un avec l’autre », a poursuivi Gérard Michon.

Impôt sur les Français de l’étranger

Questionnée sur la possibilité d’un impôt sur les Français de l’étranger, Corinne Narassiguin a rappelé qu’« il n’y aura pas de création d’impôts sur les Français de l’étranger par cette majorité». Au cours d’un échange nourri entre M. Balkany et Melle Narassiguin, le premier a rappelé que Jérôme Cahuzac, défenseur d’une taxation des Français de l’étranger, était désormais ministre du budget. « Vous engagez-vous à vous opposer à une telle mesure ?», a lancé le divers droite à la socialiste. « Je peux m’y engager », lui a-t-elle répondu.

Education

En fin de débat, la discussion a basculé sur l’éducation, thème phare de cette campagne législative en Amérique du Nord. Au centre des discussions : faut-il conserver la PEC (prise en charge), cette mesure de remboursement par l’Etat des frais de scolarité des enfants français dans les établissements de l’étranger homologués par l’Education nationale ? Certains candidats, comme Mme Granade, ont plaidé pour la mise en place de solutions alternatives aux « lycées français », notamment dans les écoles publiques américaines. « On ne peut pas demander à la France de fournir des tas de services et en même temps refuser toute imposition, a estimé pour sa part M. Servan-Schreiber. Il ne faut pas se mettre en dépendance de l’Etat français ». Antoine Treuille veut soumettre la PEC à des criteres économiques tandis que Melle Narassiguin veut la supprimer pour la remplacer par des bourses attribuées sur critères sociaux et selon un barème régionalisé. Pour Gérard Michon, l’éducation primaire devrait être prise en charge par l’Etat. M. Manteau veut mettre la PEC « en observation » pour étudier le dossier, exhortant les Français d’Amérique du Nord à « ne pas demander toujours plus ». Carole Granade voudrait étendre la PEC à budget constant, alors que M. Balkany veut mettre en place des comptes d’éducation individualisés.

Interrogé sur sa proposition controversée d’accorder la priorité aux enfants français aux inscriptions dans les « lycées français » de l’étranger, ce dernier a précisé qu’une telle mesure serait mise en place uniquement en cas de saturation des classes, au nom de la « mission de continuité de service public ». Position que Philippe Manteau a qualifié de « thèse du Front national », déclenchant quelques huées dans la salle. « Ca ne me dérange pas que les enfants de Mick Jagger soient au lycée français ». M. Michon s’est lui prononcé pour « plus d’étrangers dans plus d’établissements » et Melle Narassiguin pour une révision du barème des bourses ainsi que le développement de « solutions alternatives » pour « diffuser la francophonie et la francophilie » en Amérique du Nord. Antoine Treuille a insisté sur les difficultés auxquelles font face les élèves des établissements français à l’étranger à leur retour en France. « Il y a  peu d’écoles qui acceptent de reprendre ces enfants. Le problème est là ». « On compte les écoles internationales (en France) sur les doigts des deux mains », a poursuivi Carole Granade. « On doit être pragmatique. Il faut une offre diversifiée la plus large possible pour répondre aux besoins », a souligné M. Balkany, souhaitant notamment que « le CNED fasse sa révolution ».

Pour conclure le débat, chaque candidat a expliqué pourquoi il mérite les suffrages des Français d’Amérique du Nord. « Je suis le seul candidat à pouvoir faire barrage à la gauche », a estimé M. Balkany. « Je représente l’independance (…), l’intégrité et l’expérience », a souligné Carole Granade. « UMP et socialistes n’ont eu aucune solution depuis trente ans, Soyons libéraux jusqu’au bout », a dit M. Manteau, après avoir remercié sa suppléante, « courageuse et exceptionnelle » avant de préciser qu’il s’agissait… de sa femme. « Il faut un député à plein temps et corps et âme », a lancé M. Michon, vantant son expérience d’élu à l’AFE, tandis que Corinne Narassiguin s’est posée en « candidate de rassemblement ». Emile Servan-Schreiber a déclaré que « le député d’Amérique du Nord ne sera pas comme les autres. Je veux être branché en permanence sur votre intelligence collective. Les idées de gauche ne sont pas majoritaires. Elles ne peuvent gagner que si la droite est divisée ». Et de conclure par un solennel : « Vive la France ». « Contrairement à celui qui n’a pas daigné nous rejoindre, je suis dédié à vous servir, a souligné Antoine Treuille. Mon engagement est total ».