“Et moi alors ?”: le mal-être d’une maman expat’

A propos de l'auteur

 

Nicolas Serres-Cousiné est life coach. Tous les mois, il partage ses expériences de coaching avec les lecteurs de French Morning. Les noms qui apparaissent dans ses chroniques ne sont pas ceux de ses clients.

Pour en savoir plus sur ce qu’est le coaching avec Nicolas Serres-Cousiné, visitez www.monlifecoach.com

Rentrée 2003: Anne rencontre Douglas à la cafétéria de La Sorbonne. Le coup de foudre est immédiat.

Elle étudie la sémantique. Il finit son doctorat en communication internationale grâce à un programme d’échange entre la célèbre université parisienne et Columbia University à New York, dont il est originaire. Ils ne se quittent plus. L’amitié franco-américaine se renforce. Été 2005: Ils se marient à Biarritz, dans la propriété des parents d’Anne surplombant la plage des Basques. Sous le tissu satiné de sa robe blanche, pousse un petit garçon. Les années passent à Paris, sans souci. Hiver 2010: une limousine se gare en face d’un immeuble bourgeois de l’Upper West Side. Anne et ses deux fils, Jules, cinq ans et Clément, trois ans, rejoignent Douglas, embauché deux mois plus tôt comme directeur du marketing dans une agence de publicité sur Madison Avenue. Ils s’installent à New York, quelle aventure ! Pour leur premier repas chez les Yankees, Douglas commande une pizza avec « everything on it ». Les enfants n’en ont jamais vu une aussi grande. Sur un fond sonore de sirènes d’ambulances, ils s’endorment le sourire aux lèvres. Les parents aussi. Printemps 2013: malgré un beau ciel bleu, Anne, à qui j’ai donné rendez-vous à Central Park, a le teint gris des gens qui se sont perdus sans vraiment savoir pourquoi, ou comment. « Aidez-moi, mon rêve s’est transformé en cauchemar ».

À 32 ans, elle a encore toute la vie devant elle. À l’entendre, elle est devenue vieille avant l’âge. Anne me déballe ce qui ne va pas. Elle fait des aller-retour passé-présent incessants et utilise le mot « avant » à tout bout de champ. Elle attend de moi que je la « booste » et que je lui apporte des solutions immédiates à ce qu’elle appelle son « tragique problème d’assimilation ». Ça tombe mal. Mon métier n’est ni adjudant-chef, ni magicien. Mon rôle de coach est de l’accompagner sur le chemin tortueux où elle s’est embourbée pour l’aider à trouver les outils enfouis en elle qui la délivreront de son profond malaise. « Blah blah blah », son monologue est interminable. Je la coupe et lui demande de me résumer en une phrase ce qui la tracasse. Elle me regarde interloquée. Anne ne sait plus faire simple tant sa vie est compliquée. Elle respire un bon coup et se lance, « mon mari adore son travail, mes enfants s’épanouissent au contact de leurs copains de toutes nationalités et le soir à diner, je suis la seule qui n’ait rien d’intéressant à raconter ». Elle se sent triste, une femme au foyer abandonnée et inutile. « Pour couronner le tout, je me trimballe une culpabilité infernale, étant bien consciente que beaucoup de gens aimeraient être à ma place. New York est une ville qui offre tant de possibilités de s’exprimer ». Anne est dans un état similaire à bon nombre de mes clients. Que faites-vous de vos journées ? « Rien pour moi et tout pour les autres, famille, amis, voisins etc… C’est frustrant, mais cela ne me dérange pas plus que cela ». Ah bon, pourquoi ? « Je ne sais plus ce dont j’ai envie, alors autant satisfaire les besoins de ceux qui m’entourent ».

Je l’interromps à chaque fois qu’elle me parle des autres. Anne, mal à l’aise, s’agace. Dans une relation de coaching, les échanges sont axés autour d’un personnage unique, le client. Il n’y a pas de place pour ces fameux « autres » dont on se sert souvent pour se cacher la vérité. Lorsque je lui demande de se décrire, elle éclate en sanglots. Je la laisse pleurer sans chercher à la réconforter. Ses larmes remplacent les mots qu’elle n’arrive pas encore à prononcer. « Votre question m’a fait réaliser que depuis notre arrivée à New York, je me suis complètement oubliée ». Je lui confirme qu’en moins de deux ans, elle est devenue quasi-transparente. Afin d’avoir envie de nouveau et de ressentir le plaisir inestimable d’accomplir quelque chose que l’on fait pour soi, Anne doit d’abord retrouver son identité. C’est une démarche simple à comprendre, mais compliquée à appliquer lorsque l’on est émotionellement fragile. Afin d’y parvenir, Anne doit regarder sa vie sous l’angle de celle qu’elle est aujourd’hui et surtout pas sous l’angle de celle qu’elle était à Paris. « OK, cela a du sens, mais comment faire ? », me questionne-t-elle emballée et confuse en même temps. Je souris et lui donne rendez-vous pour lundi prochain, avec interdiction absolue d’utiliser le mot « avant ».

« Et si la solution à mon dilemme serait de travailler… comme avant ? ». Au secours ! Anne se rend compte de son gros défaut, vouloir comparer à tout prix ce qui n’est pas comparable. Je la replace dans le présent en lui demandant de me raconter sa vie de femme au foyer. À sa grande surprise, elle découvre qu’elle aime bien ce rôle qu’elle définit comme « la plaque tournante de la famille». Finies les idées de boulot pour le boulot. Au fil des séances et des questions que je lui pose, Anne s’aperçoit que ce qu’elle croyait être à la source de son problème existentiel ne sont que des fausses excuses. La racine de ses maux est ailleurs, si près d’elle qu’elle ne la voit pas. « Nicolas, je bosse avec vous depuis trois mois, vous me connaissez par coeur, donnez-moi un indice sur ce qu’il me reste à sortir de mes tripes pour finalement avancer ». Malgré l’envie, je choisis de ne rien lui dire. D’abord par précaution car je pourrais me tromper. Après tout, c’est de sa vie qu’il s’agit et non de la mienne. Qui suis-je pour lui dire comment agir ? Ensuite, la découverte est tellement plus forte quand on la fait soi-même. Anne ne voit vraiment pas ce qui l’empêche d’être épanouie. Devant son air perplexe, je lui demande de faire un nouveau point sur la femme qu’elle est aujourd’hui. « Je suis Parisienne, j’habite à New York, je suis l’épouse d’un Américain qui se sent français…». Quoi d’autre ? «…et je suis la maman de deux garçons aussi français qu’américains ». À ces mots, elle découvre ce qu’elle refusait de voir depuis longtemps. Elle est la seule de sa famille à ne vivre et à ne penser que sous un angle. Non seulement elle se prive des richesses de deux cultures, mais elle observe New York avec des oeillères de Française pure et dure. « Ce n’est pas qui je suis, j’en souffre, je me renferme, je m’isole, je m’oublie et je ne sais plus ce dont j’ai envie ». CQFD. Le coach n’a plus qu’à creuser là où Anne a commencé à gratter. Il n’a fallu à Anne que quelques séances pour qu’elle s’accepte telle qu’elle est, « c’est tellement plus simple que de vouloir se changer » me dit-elle, heureuse et légère. Lorsqu’elle se sentira à l’aise avec sa vraie identité, l’envie qui lui manquait tant réapparaîtra sous une forme que seule elle connait.

Jouer à contre-emploi et vivre en cherchant à reproduire le passé ne dure qu’un temps. Le risque est de se perdre et la pente à remonter est longue et ardue. Pour s’assimiler au mieux, la clé est de rester fidèle à soi-même et à qui l’on est aujourd’hui.

 

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Nicolas Serres-Cousiné est life coach. Tous les mois, il partage ses expériences de coaching avec les lecteurs de French Morning. Les noms qui apparaissent dans ses chroniques ne sont pas ceux de ses clients.

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