Est-ce le début de la fin du rosé aux Etats-Unis ?

rosé - pixabay

Les stars du show biz lancent leur marque. À New York, il a désormais son “manoir”. Il est vendu en canette et dans des “drive thru”, comme les burgers. On peut donc officiellement se poser la question: est-ce le début de la fin du rosé aux Etats-Unis ?

Une chose est sûre: la rosé-mania a franchi une nouvelle étape en 2018. L’humanité se souviendra d’elle comme l’année où le chanteur Jon Bon Jovi et la star du Bachelor Lauren Bushnell ont ajouté leur nom à la longue liste de stars qui ont décidé de lancer leur marque (il y a aussi John Legend, Drew Barrymore, Brangelina…). On ne compte pas le nombre de nouveaux acteurs qui ont investi le marché ces derniers mois. Georges Duboeuf, exportateur de Beaujolais à l’international, a par exemple annoncé la commercialisation d’un Beaujolais Nouveau rosé.

Les produits dérivés abondent: qui a goûté le “frozé”, le rosé-sangria ou encore un cocktail au rosé ? “C’est la folie”, lâche Pierrick Bouquet. Ce pionnier du rosé aux Etats-Unis a fondé plusieurs événements en lien avec le vin, comme Pinknic et la Nuit en rosé. “Les chiffres des ventes en volume et valeur montraient que le business était là. Le marché s’est adapté“.

Les ventes de rosé ont augmenté de 50% l’année dernière. Elles explosent partout aux USA, en particulier dans les villes de bord de mer“, constate Bob Gaudreau, PDG chez Provence Rosé Group, importateur et distributeur de rosé aux Etats-Unis. Les raisons du succès ? “C’est un vin souple, idéal en apéritif, en soirée, qui passe partout, c’est le nouveau champagne”. 

Cette popularité n’est pas vue d’un bon oeil par tous les experts en vin. Critique culinaire au Los Angeles Times, Patrick Comiskey s’en est pris dans un article en avril à la “médiocrité rose” qui a inondé le marché américain avec l’accroissement de la demande. “La demande est telle que presque chaque vignoble en Californie se sent obligé de faire son rosé, même s’ils n’ont pas les bons cépages, le bon site ou les compétences pour le faire, écrit-il. Est-ce important ? Pas du tout. Personne ne se soucie du goût. Les consommateurs veulent juste quelque chose de froid, joli et d’instagrammable dans leur verre“.

Dans le magazine Bon Appétit, une sommelière est allée plus loin. Victoria James décrit dans un long texte publié en août un système de “pay to play”, où les entreprises de rosé paient les sommeliers ou leur offrent des incitations sous forme de “diners, de tickets à des événements sportifs, de produits gratuits“, pour mettre leur vin à la carte. Cela a entrainé “une prolifération de rosés merdiques, écrit-elle. Quand je vois les déchets roses de grandes marques au menu de bons restaurants, je suis furieuse. Vous savez de quelles marques je veux parler: celles qui sponsorisent de grandes fêtes dans les Hamptons. Elles se font passer pour des biens de luxe, avec des formes de bouteilles rigolotes et des noms mignons, mais ce sont des vins de masse“, confectionnés à partir de cépages “pourris” ou des “fruits pas encore mûrs“.

Pierrick Bouquet ne dit pas le contraire. “La production du rosé aux Etats-Unis n’a rien à voir avec la France, où il est interdit de mélanger un cépage blanc et un cépage rouge pour faire du rosé. Ici, il n’y a pas de limite. Cela ne veut pas dire que le rosé est mauvais, c’est juste plus facile à produire, explique-t-il. Certains producteurs vont arriver à faire quelque chose de pourri pour profiter de l’engouement, mais ça va marcher parce qu’ils font le bon marketing“.

Alors que le rosé se décline dorénavant avec des bulles, certains producteurs comme le Français Sacha Lichine, qui est à la tête du Château d’Esclans, un domaine près de Fréjus dans le Var, font encore de la résistance. « On me l’a souvent proposé, mais j’ai toujours refusé car je ne souhaite pas m’aventurer sur un terrain qui n’est pas le mien, souligne le vigneron de 58 ans qui produit le rosé le plus vendu aux États-Unis ainsi que la cuvée la plus chère au monde avoisinant les cent dollars la bouteille.

Pourtant, ce puriste ne voit pas les nouvelles déclinaisons du rosé, comme le frozé ou le rosé en canette, d’un mauvais oeil. « Cela permet de les initier au rosé d’une façon ludique, ce qui peut être une bonne chose, indique-t-il. Ensuite, c’est à nous d’éduquer leur palais en leur faisant déguster nos cuvées qui, par comparaison, leur feront prendre conscience de la qualité du produit qu’ils ont réellement au fond de leur verre et que le rosé peut être également un grand cru ».

“Plus il y a de gens qui veulent faire du rosé, plus ça pousse les professionnels à travailler sur la qualité pour se démarquer, ajoute Bob Gaudreau. L’engouement pour le rosé (…) va participer à l’éducation du consommateur: il apprendra à faire le différence entre un rosé français ou américain”.

Avec Gregory Durieu (Miami) et Maxime Aubin (New York)