En “post-doc”, je suis bloqué aux Etats-Unis

Connaissez-vous Boston, ses rues chargées d’histoire, de mythes et de… post-doctorants francais? Chaque jour, ils sont des milliers, venus du monde entier, à franchir les portes de leur laboratoire en espérant mener à bien leur projet. Mais parmi eux, de plus en plus de chercheurs portent désormais d’autres espoirs: celui de pouvoir (enfin) rentrer au pays – sans renoncer à leur profession. Dans la conjoncture actuelle, les Français se sentant « pris au piège » sur le territoire américain ne font pas exception : «L’Hexagone fait partie des pays européens où les opportunités professionnelles se font extrêmement rares dans le domaine de la recherche», raconte Alice, 35 ans, chercheuse en immunologie au Children Hospital de Boston, qui a demandé que son nom soit changé à l’instar des autres interviewés.

Partir pour mieux revenir

Quand celle-ci quitte l’université de Nice pour faire son post-doctorat à Boston en 2004, elle fait ses valises pour trois ans – quatre, maximum. «Je rejoignais mon compagnon qui avait quitté le Sud un an avant moi pour faire son post-doc au Joslin Diabetes Center. L’idée était de partir quelques années aux Etats-Unis, acquérir une nouvelle expérience, publier les résultats de nos projets dans une revue spécialisée, puis rentrer pour passer les concours CNRS, INSERM en espérant obtenir une place de chercheur».

Même son de cloche pour Alexis, 33 ans, thésard en oncologie qui se laisse convaincre en 2006 qu’un post-doctorat aux Etats-Unis est un sésame indispensable: « Sans une expérience à l’étranger, les chercheurs n’ont aucune crédibilité ». Il prend ses marques au sein de l’Institut Dana Farber de Boston. A l’époque, aucun d’entre eux n’a de soucis pour trouver un financement privé.

Trois, quatre, cinq… neuf ans plus tard

Rapidement, tous sont obligés de revoir leurs plans de carrière: la durée du post-doc s’allonge. «Les Français estiment qu’en tant que chercheur dans un labo prestigieux ici, tu es privilégié: tu es donc censé multiplier les publications scientifiques dans Cell, Nature ou Science. Après avoir publié un premier papier, nos professeurs nous ont dit : ‘Ce n’est pas suffisant, vous devriez publier encore dans une ou deux revues avant de rentrer.’ Mais ce n’est pas aussi facile que cela peut en avoir l’air vu de France! » explique Alice.

Puis, la crise frappe les budgets : les chances d’obtenir un poste en France se font encore plus rares, et leur retour est reporté d’année en année. Neuf ans plus tard, Alice et son compagnon Emmanuel sont toujours à Boston. Un petit garçon né sur le sol américain les a rejoint.

« Nous, les ‘vieux post-doc’ »

«Nous souhaitons revenir en France, ou au moins en Europe, pour exercer notre métier et mettre à profit notre expérience américaine», explique Alice, qui souligne que «la France en particulier offre une meilleure qualité de vie d’un point de vue social, notamment de vraies vacances, une retraite…» Alexis et sa conjointe, qui ont eux aussi fondé une famille à Boston, se plaignent «d’une certaine précarité des contrats de travail aux Etats-Unis et du gap culturel que l’on ressent au bout d’un certain temps».

« Nous sommes de ‘vieux post-doc’, estime Alice. Concrètement, notre visa expire en 2014, chaque mois qui passe nous éloigne un peu plus du réseau que nous avions en France. La possibilité de trouver deux places de chercheurs dans la même ville et dans nos spécialités est nulle. La France accorde un budget ridicule à la recherche pour un pays qui se veut 5eme puissance mondiale… et il y a tellement de critères et de restrictions pour les post-doctorants de retour en France, c’est fou ! » s’indigne-t-elle.

« Ce n’est pas une fuite des cerveaux: nous n’avons pas le choix! »

Six ans après son arrivée, Alexis estime lui aussi que rien n’est fait en France pour aider les chercheurs. «Cette situation me semble absurde, la France forme – gratuitement – d’excellents scientifiques, les oblige à partir à l’étranger où ils travaillent comme des fous, parfois avec des bourses françaises, pour des laboratoires américains afin d’obtenir les meilleures publications, et ne fait rien pour les faire revenir ! Elle fait le jeu des Etats-Unis, qui absorbent toutes ces compétences. Ce n’est pas une fuite des cerveaux, c’est juste que les cerveaux n’ont pas d’autres choix !»

Il souligne au passage que « les recrutements pour le CNRS et l’INSERM sont étalés sur un mois, et personne ne finance les allers-retours des chercheurs pour passer leurs concours et leurs entretiens. Compte tenu de ce qu’ils gagnent, il leur est difficilement envisageable de les multiplier. On pourrait au moins essayer de regrouper les sessions sur une semaine».

Pour la suite, ils ne se font pas d’illusions : « Le nouveau gouvernement aura bien du mal à faire changer les choses dans le contexte actuel. La recherche privée, quant à elle, est morte: il n’y a aucune opportunité en France et même ailleurs en Europe, les labos ferment et déménagent aux Etats-Unis. Alors… on reste, on postule depuis Boston, et on verra ce que l’avenir nous réserve”, résume Alice.

Tous s’accordent à dire qu’ils sont “loin d’êtres les seuls”. “Partout où je suis allée aux Etats-Unis, j’ai rencontré des Français qui vivaient la même frustration, conclut-elle. Certains vont à Singapour, d’autres en Australie… L’Australie, pourquoi pas? Aujourd’hui, ce n’est plus le moment d’être ‘picky’».