Sous Donald Trump, l’avenir incertain de la loterie de la carte verte

Le 1er avril dernier, French Morning vous faisait un beau poisson. Donald Trump annule la loterie de la carte verte, titrait-on, sans se douteur que le canular deviendrait peut-être réalité quelques mois plus tard.

Dans un climat de tension autour des questions d’immigration, l’avenir de la loterie n’a jamais été aussi incertain. Si Donald Trump ne s’est jamais prononcé explicitement contre la loterie, elle est bel-et-bien dans le collimateur des autorités. Cet été, le gouvernement a indiqué aux “gagnants” issus des pays visés par l’interdiction de voyage décrétée par le président au début de son mandat que leur dossier ne sera peut-être pas examiné.

En août, Donald Trump a soutenu une proposition de loi, RAISE Act, qui réduirait l’immigration légale de moitié sur dix ans et instaurerait un système migratoire basé sur le mérite, privilégiant les travailleurs hautement qualifiés. Le texte prévoit notamment la fin de la loterie. “Trump a été très clair sur le fait qu’il voulait réduire les chiffres de l’immigration. La loterie sera la première chose à passer à l’abattoir car elle touche un nombre réduit d’électeurs“, résume Anna Law, professeure de sciences politiques à Brooklyn College.

Cette année encore, des millions de personnes dans le monde entier vont participer à la “Diversity Lottery” dans l’espoir décrocher une carte verte, synonyme de résidence permanente. Elle s’est ouverte le 3 octobre. En 2015, dernière année pour laquelle des données sont disponibles, plus de 14 millions de personnes ont tenté leur chance, parmi lesquelles plus de 55.000 Français issus de métropole et des DOM-TOM.

Depuis ses origines, la loterie est sujette à controverse. Elle s’inspire de plusieurs autres programmes de loterie qui ont vu le jour dans les années 80. À l’époque, ceux-ci étaient soutenus par quelques élus bien inspirés, désireux de faire plaisir à la large communauté d’Irlandais sans-papiers dans leur circonscription. “40% des visas étaient réservés aux Irlandais. C’était de l’affirmative action!”, s’exclame Anna Law.

La loterie telle que nous la connaissons a vu le jour en 1990 avec l’ambition de diversifier les flux migratoires vers les Etats-Unis pour tenir compte des nationalités faiblement représentées. Près de trente ans plus tard, elle a rempli ses objectifs, mais elle n’a pas échappé à son lot de critiques. “Depuis le début, ses détracteurs pensaient qu’elle n’avait aucun sens. Au début du siècle, on l’accusait de représenter une menace sur la sécurité nationale. Et en 2013, on parlait de la supprimer dans le cadre d’une réforme du système d’immigration, résume Carly Goodman, une historienne spécialiste de la loterie. Elle a toujours été menacée, mais comme elle concerne un faible nombre de personnes, elle a réussi aussi à se faire oublier“.

C’est un programme inutile, superflu“, estime David North, expert au sein du Center for Immigration Studies (CIS). “Nous n’avons pas besoin de plus de personnes aux Etats-Unis. Nous faisons venir un million de personnes légalement, sans compter l’immigration illégale“. Selon lui, il ne s’agit pas “juste de 50.000 personnes” (le nombre d’aspirant qui obtiennent une carte verte au terme du processus). “Si on additionne le nombre de personnes que cela permet de faire venir, les conjoints, les enfants, cela créé un appel d’air. C’est de l’immigration en cascade“.

Même si David North note qu’aucun gouvernement n’a montré autant d’hostilité envers la loterie que celui de Donald Trump, il estime que le programme n’est pas en danger. “Il faudrait que la suppression se passe dans le cadre d’une grande réforme de l’immigration. Or, vu les relations entre Trump et le Congrès, et le fait qu’il n’y a pas de pression énorme pour la supprimer, il est possible que rien ne se passe“.

D’après Carly Goodman, il n’y a pas d’études sur l’impact des gagnants de la carte verte sur le tissu économique américain. On sait en revanche qu’ils envoient de l’argent à leur famille dans leur pays d’origine, stimulant l’économie locale. “On verra qui sera là pour la défendre en cas de disparition“, se demande-t-elle. Ces dernières années, c’est le Congressional Black Caucus, groupe de parlementaires noirs, qui a été son avocat le plus visible au niveau politique en raison du grand nombre d’Africains qui tentent leur chance chaque année. “C’est un bon outil de relations publiques pour les Etats-Unis. Et il est gratuit. Cette loterie fait rêver: on peut y inscrire son nom et changer sa vie. Cela a permis de faire vivre le rêve américain dans des endroits auxquels les Etats-Unis ne font pas vraiment attention“, poursuit Carly Goodman.

Le RAISE Act pourrait bien rester lettre morte car les démocrates sont en nombre suffisant pour le bloquer au Sénat. “Il y a un fort sentiment anti-immigration au sein de ce gouvernement, mais le Congrès et le président peuvent-ils agir ?, s’interroge Anna Law, de Brooklyn College. La loterie sera peut-être sauvée par l’incompétence de Donald Trump“.