Divisés à New York comme à Abidjan

La scène se passe le mercredi 5 janvier dans le bâtiment de la 2nd Avenue qui abrite la Mission permanente de la Côte d’Ivoire à l’ONU. Youssouf Bamba vient d’être désigné ambassadeur auprès de l’organisation internationale par Alassane Ouattara, le vainqueur de l’élection reconnu par la communauté internationale. Mais il a un problème: l’ascenseur « ne peut pas desservir le cinquième étage » où se trouve la Mission. Simple panne ? En réalité, l’ambassadeur ivoirien à Washington, un fidèle du président sortant Laurent Gbagbo, a demandé de bloquer la machine.

L’épisode peut prêter à sourire, mais il illustre la difficulté des deux camps à s’entendre alors que leurs favoris respectifs se disputent la présidence de la Côte d’Ivoire depuis plus d’un mois. Une série d’entretiens avec des ressortissants ivoiriens à New York révèle une communauté partagée entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara, guettant via internet, la télévision et dans les conversations avec des proches restés au pays le moindre signe de sortie de crise. «On suit de près ce qui se passe en Côte d’Ivoire, indique Kadi Dosso, secrétaire générale de l’antenne du RDR, le parti d’Alassane Ouattara, dans le Bronx. On ne dort pas car nos amis et nos familles sont sur place. On se réveille à 5h du matin pour voir s’il y a du nouveau.»

Ouattara officiellement vainqueur aux Etats-Unis

Il est difficile de dire combien de supporters comptent Laurent Gbagbo et d’Alassane Ouattara dans la communauté de près de 10.000 Ivoiriens établis aux Etats-Unis. Cependant, les résultats proclamés par la commission électorale indépendante (CEI) donnent Mr. Ouattara vainqueur aux Etats-Unis avec 1630 voix (contre 726 à son rival). Mais les partisans de Laurent Gbagbo à New York interrogés par French Morning remettent en cause ces chiffres, arguant d’irrégularités et de difficultés d’inscription sur les listes électorales pour cause de changements de procédure – ce qui pourrait en outre contribuer à expliquer le faible nombre d’inscrits sur les listes, à peine 3200 personnes, disent-ils. « Si tout le monde s’était aligné pour voter, Alassane n’aurait pas été élu » assène l’un d’eux.

Certains rencontrés à l’Eglise évangélique Rehoboth dans le Bronx ont expliqué les raisons de leur soutien à Laurent Gbagbo. Le Pasteur Pierre Isaac Zaté, qui organisait avant les élections des prières pour la Paix, indique que celles-ci ne sont plus à l’ordre du jour : «On a prié pour la paix malheureusement il y en a qui se sont levés contre la paix, accuse-t-il. Aujourd’hui, nous prions pour que Dieu fortifie celui à qui le droit, à savoir la Cour constitutionnelle, a donné la victoire : Laurent Gbagbo». Et même à 8000 kms d’Abidjan, on reprend les arguments anti-Ouattara, accusé de ne pas être suffisamment ivoirien. Paulin Owen, Ivoirien du Bronx pointe vers le  «Directory of Fellows» de l’African Graduate Fellowship Program, un livre officiel qui dresse la liste des étudiants boursiers africains qui ont étudié aux Etats-Unis : Mr. Ouattara y est listé comme ressortissant du Burkina Faso, un pays voisin de la Côte d’Ivoire. «Même si on demande à Gbagbo de quitter le pouvoir, aucun ivoirien ne peut accepter Ouattara comme président», juge-t-il.

La France critiquée

Dans ce contexte, le soutien massif  de la communauté internationale à Mr. Ouattara – la France, les Etats-Unis, l’UE et l’ONU en tête – est mal vécu par ces Ivoiriens. Elle est accusée pèle-mêle de méconnaitre la situation, de vouloir placer à la tête de la Côte d’Ivoire un Président « docile » qui laisserait “les occidentaux” disposer des richesses de leur pays. « La communauté veut imposer un président à la Côte d’Ivoire. Elle doit écouter les deux parties en conflit avant de prendre position. Ce qu’elle n’a pas fait », prétend Ferdinand Toutoukpeu, un ressortissant ivoirien qui a manifesté devant l’ONU et CNN en décembre.

Les arguments contre Laurent Gbagbo sont tout aussi tranchés : « Il a perdu ces élections, affirme Etienne Kouakou, professeur de langues. A partir du moment où Mr Ouattara est autorisé à se présenter à une élection dont les résultats ont été certifiés par la communauté internationale, on ne peut pas lui reprocher de la remporter ».

Alors que la paralysie continue là-bas, les discussions passionnées se poursuivent ici. Dimanche dernier, les pro Gbagbo se réunissaient à l’Eglise Rehoboth tandis que le RDR américain organisait une marche de femmes à Washington en soutien à Mr Ouattara. Les Ivoiriens interrogés s’accordent au moins sur une chose : ces dissensions ne sont que passagères. Esther Amiri, Présidente d’Eliv-USA New York, un réseau d’intellectuels ivoiriens établis aux Etats-Unis, l’affirme: « Nous avons la foi et la confiance que la Côte d’Ivoire sortira de la crise plus forte et plus riche de cet épisode. »