Déconfinement: le syndrome de la cabane nous guette-t-il?

Pour fêter le déconfinement au Texas, Anne-Marie a organisé un apéritif dînatoire « en vrai » avec quelques amis afin de reprendre une vie sociale. Mais tous ont décliné son invitation. Le motif? Pas envie. Pour eux, la fin de cette période sous surveillance n’a rien d’une délivrance. Ils sont déstabilisés devant un monde extérieur qu’ils ne reconnaissent pas, souvent angoissés, pessimistes sur l’avenir, en un mot comme en cent : ils ont peur. Aucune émotion, ni exaltation à l’idée de pouvoir de nouveau être libre de ses mouvements, ni d’excitation à l’approche du jour J et encore moins d’emballement de quitter son cocon douillet. Mais une nostalgie devant un retour à la réalité.

« Sortir de chez soi est compliqué, il faut en permanence repenser au masque, aux gants, au gel et à ne pas être en contact. Donc je ne sors pas plus qu’avant, j’attends surtout que les choses évoluent, petit à petit », me confie ma voisine déconfinée par la loi mais pas dans la tête. Malgré le ciel bleu et l’arrivée imminente de l’été, rien n’y fait, cette épreuve que nous avons traversée nécessite pour certains une préparation mentale pour s’arracher de ce mode de vie au ralenti. Selon le docteur Antoine Mesnard-Duvroux, neuropsychologue au MD Anderson Hospital à Houston, notre cerveau a besoin de se réadapter après une période entre quatre murs, il doit être de nouveau stimulé et à nouveau habitué à gérer les flux quotidien de notre vie. « Même si on apparente cette phase à un retour de vacances, il faut que notre cerveau soit aussi déconfiné progressivement car chacun a plongé ces deux derniers mois dans un environnement différent », insiste ce dernier.

Sylvie Miraudet a, elle, le blues de devoir retourner à la réalité brutale du quotidien. « Pendant toutes ces semaines j’ai repris mon souffle, j’ai fait une pause dans mes études. J’ai pu prendre la mesure du stress que peut apporter une vie à 100 à l’heure. Plus d’obligations, de charges et  de pressions. Je l’ai vécu comme un soulagement, un repos », souligne cette jeune française étudiante en ingénierie que le stress gagne au fur et à mesure que la date fatidique du déconfinement approche. Ses nuits se compliquent et ce, même si elle s’efforce de se remettre dans le bain: la boule au ventre est là. Pour d’autres, c’est le sentiment d’une parenthèse dorée qui se termine. Celle où les liens familiaux se sont resserrés, celle d’une vie plus heureuse, celle enfin d’un paisible retour aux sources avec l’impression qu’on était tous dans le même bateau. La crainte de voir s’éloigner cette solidarité et le spectre d’un retour au travail 8 heures par jour est un phénomène tout à fait normal mais qui angoisse. « J’ai l’impression que cette liberté surveillée a été bénéfique et constructive. J’appréhende de reprendre le contact avec l’extérieur car il va falloir se méfier des autres et surtout apprendre à vivre dans un monde peu accueillant  et codé. Entre les mesures sanitaires, les transports, sans parler des distances à respecter au travail, au supermarché, cela me déprime. Tout est compliqué et me panique», m’explique mon amie Véronique. Son dernier rendez-vous chez le dermatologue a été une véritable catastrophe : à cause du masque, elle n’a pas compris les explications de ce dernier et l’a à peine reconnu.

Le risque toujours là, certains préfèrent jouer les prolongations

Avec un virus qui circule toujours, cette méfiance et cette rigueur deviennent même plus insupportables que le confinement. Tout le monde pèse et soupèse ses gestes et ses décisions. Plus de place à l’improvisation et à la spontanéité. Comment effacer cette anxiété d’être un danger pour les autres et sortir l’esprit léger quand on a été confiné ? Face à cela, certains ont préféré jouer les prolongations. « Si je suis une menace potentielle pour autrui mais que je peux sortir et même partir en vacances n’est ce pas prendre le risque d’une résurgence du virus ? C’est une situation très dérangeante où l’on est désorienté », souligne Annick  qui craint la maladie et redoute l’attitude irresponsable de certaines personnes. Un quotidien dont elle ne veut pas. « Le repliement sur soi comme protection est la solution retenue car l’incertitude de l’avenir et de ce que l’on est en mesure de pouvoir faire, laisse le champ libre à l’angoisse et à l’appréhension. Il faudra du temps pour revenir à un état émotionnel stable », développe le docteur Mesnard-Duvroux. En bref, il faudra faire son deuil d’une époque peut-être trop protectrice et s’armer de courage pour défier ces changements. « Le courage consiste à dominer sa peur, non pas à ne pas avoir peur », disait François Mitterand.