Dating à New York: j’ai beau être un mec, je rame

Elle s’appelait Jennifer. Elle avait 28 ans. Nous avions fait connaissance un beau soir de février sur l’app de dating Tinder. Notre échange via le “tchat” de l’app avait commencé par les banalités de rigueur… (“tu viens d’où?” , “qu’est-ce que tu fais?” ). Elle m’a demandé comment s’etait passée ma Saint-Valentin. Je lui ai répondu: “Comme la Saint Christophe” . Elle a rigolé (“hahahaha“). Elle avait fait des cookies avec ses copines. J’ai rebondi en sortant le grand jeu: “Moi, je fais une ratatouille excellente!” Ce fut notre dernier échange. Sans doute impressionnée par ce coming-out culinaire, elle ne m’a plus jamais écrit. Même pas un “au revoir” ou un “désolée, j’ai piscine” . Rien. La ratatouille avait été fatale.

Pendant des années, les sites de rencontres, la presse, la télévision nous ont inculqué l’idée que New York était le paradis de l’homme trentenaire célibataire. “Trouver une Américaine, ça sera facile pour toi. Il y a plus de femmes célibataires que d’hommes célibataires, me répète-t-on souvent depuis que je suis arrivé ici. Elles vont adorer ton accent français” . Mais même l’accent frenchy ne saurait venir à bout des cohortes de femmes “trop occupées” , désillusionnées, archi-sollicitées, déjà prises ou simplement “not interested” qui peuplent cette ville aux relations volatiles.

Je me suis souvent demandé si cette difficulté à rencontrer quelqu’un venait de moi. Un ami m’a tout de suite rassuré. “New York, c’est déprimant quand t’es seul. T’as l’impression que les gens ne sont jamais disponibles pour toi. Mais ce n’est pas de ta faute, résume un ami qui a trouvé l’amour de sa vie après des années de galère. C’est juste comme ça ici. Il faut le savoir et ne pas le prendre pour soi” .

Tinder paraissait comme le bon endroit se remettre sur le marché du cœur new-yorkais, où prospectent des centaines de milliers d’âmes seules, chômeurs de plus ou moins longue durée. Dans la bouche d’un ami, cette app’ avait un goût de paradis: “Tu peux rencontrer des filles en étant aux toilettes!” .

Tinder est à l’image de New York: on y trouve des belles, des moins belles, des grandes, des petites, des brunes, des blondes, des mamans, des célibataires endurcies, avec armes à feu ou sans armes, en colère ou souriantes, à la recherche du prince charmant ou pas. On peut choisir d’ “aimer” ou de “rejeter” les profils proposés d’un simple mouvement de pouce.

Six mois plus tard et quelques “dates” au compteur, il a fallu se rendre à l’évidence. Mon bilan était aussi reluisant que celui de François Hollande sur l’emploi. Sur 14 conquêtes virtuelles, que j’ai conservées dans mon app’, on trouve donc Jennifer la victime de la ratatouille; 12 belles filles qui n’ont même pas daigné répondre à mes “hey” ou “bonjour!”, et une qui m’a contacté en écrivant: “Tu es scorpion, je suis poisson. Est-ce que tu penses que ça peut marcher entre nous?” Face à la complexité de la question,j’ai préféré attendre que Saturne et Mars soient alignés. “Tinder t’habitue à avoir toujours plus. Ça te donne le sentiment que les hommes sont toujours à disposition. Que le prochain sera toujours mieux que le précédent” . Il fallait s’y habituer : j’étais de la chair à canon.

La roue tourne

La galère des hommes est le reflet d’un nouveau rapport de forces entre les sexes. Contrairement au mythe, il y a dans la Grosse Pomme plus d’hommes célibataires entre 20 et 34 ans qui n’ont jamais été mariés que de femmes dans la même situation – 742.400 hommes contre 729.500 femmes. Ces chiffres, tirés du recensement de 2010, ont été compilés par le très sérieux Economic Development Corporation, une agence dont la mission est de recueillir des statistiques sur la ville pour aider ses entreprises. En d’autres termes, messieurs, la roue tourne.

Philou (tous les noms ont été changés), un beau gaillard avec un cœur d’artichaut, a pris cette nouvelle donne dans la face. Et il en a marre. “J’ai rencontré quatre filles. Je pensais que ça c’était bien passé. ” Si seulement. La première voulait privilégier sa carrière et, pour ne rien arranger, avait une méfiance profonde des hommes. La seconde était “trop occupée” pour caser une relation dans sa vie. La troisième répondait poliment à ses propositions de sortie, sans jamais donner suite. La quatrième s’est volatilisée sans donner de raison. “Elle a certainement trouvé un mec, avance Philou, le moral dans les chaussettes. New York, c’est comme ça: tu t’absentes pendant deux semaines et tu te rends compte à ton retour que la fille que tu aimais bien a rencontré quelqu’un d’autre” .

David a lui aussi enchainé les “dates” . Et aujourd’hui, il en a marre qu’on lui dise que c’est facile pour les hommes. “Une fois, raconte-t-il, une fille m’a demandé si j’avais des papiers. Une autre m’a demandé où j’habitais, et quand elle s’est aperçue que j’étais à 45 minutes de train de chez elle, elle a laissé tomber. 

Matthieu est lui bien content d’avoir trouvé une copine et de s’être tiré de cet enfer. Sinon, il aurait eu du mal à payer son loyer. “T’as des filles qui veulent juste manger gratos au restaurant. A la fin du mois mec, j’étais fauché!” s’exclame-t-il en me contant ses exploits de serial-dateur autour d’un café.

Le problème, c’est que New York produit des cœurs de pierre, chez les hommes comme chez les femmes. Les hommes ont certainement une responsabilité dans cette situation. Certains d’entre nous sont des Zidane de la lourdeur. “Un gars m’a proposé de passer chez moi un soir avant d’aller prendre un verre. Euh, ce n’est pas l’inverse qui se produit à la limite? ” , se souvient Caroline, une amie française qui a pratiqué Tinder. Certaines Françaises sont excédées par le manque de galanterie des Américains. “Un d’eux regardait son portable en permanence. Je suis partie” , s’exclame une autre amie. Alors que faire? Etre patient. Et surtout ne pas parler de ratatouille.