Pourquoi la circoncision est-elle aussi populaire aux USA ?

Quatre vingt un pourcent, c’est la part des Américains de 14 à 59 ans qui sont circoncis. Ce chiffre, issu d’un rapport de 2013 du Center for Disease Control (CDC), montre à quel point la pratique est répandue aux Etats-Unis.

Il n’y pas beaucoup de statistiques internationales récentes sur le sujet, mais celles qui existent font état d’un particularisme américain. Dans un rapport publié en 2007, l’Organisation mondiale de la santé indiquait que la part des circoncis non-juifs et non-musulmans aux Etats-Unis s’élevait à 75% à l’époque, soit près de 85 millions de personnes. C’est bien plus que dans n’importe quel pays développé (l’Australie et le Canada sont respectivement à 59% et 30% par exemple). Pourquoi cette pratique est-elle aussi populaire ici? C’est la question bête de la semaine.

Pour comprendre, il faut remonter aux années 1870. Un docteur américain nommé Lewis Sayre affirme alors que l’irritation génitale peut entrainer des troubles au cerveau et aux muscles. Avec son scalpel et deux assistants, il se rend donc dans un hôpital psychiatrique sur Randall’s Island pour mener des expériences sur 70 jeunes garçons souffrant de troubles mentaux.

Ses résultats sont en demi-teinte. “Il pensait que certains enfants en avaient bénéficié. En revanche, ses recherches sur la démence et la folie se sont soldées par une profonde déception”, selon David Gollaher, auteur de Circumcision: A History Of The World’s Most Controversial SurgeryEn dépit de cela, le docteur Sayre se démène pour répandre la bonne parole auprès de ses collègues. Charismatique et ambitieux, il prêche les vertus de la circoncision lors de grands congrès internationaux et dans des publications professionnelles nationales. “Pendant la période de la Reconstruction, la profession médicale s’organise. Les docteurs sont mieux éduqués, mieux organisés et par conséquent plus hiérarchisés. Sayre était l’incarnation de cette profession en plein essor, explique David Gollaher. Quand il a dit que des maladies infantiles sérieuses pouvaient être soignées par une simple opération du pénis, la base du corps médical était prête à le prendre au sérieux.

Bien après la mort de Sayre en 1900, les médecins américains ont continué à recourir la circoncision pour soigner d’autres maux comme le cancer, la blennorragie et la masturbation (accusée d’être responsable de la démence). A cette période, l’essor de la circoncision est nourri par l’obsession grandissante des Américains pour l’hygiène. Une réaction à l’arrivée massive d’immigrés est-européens perçus comme “sales” dans les grandes villes. La circoncision est vue, surtout dans les classes moyennes et supérieures, comme une marque de propreté et de distinction. La circoncision devient alors un marqueur social, attribut des hommes civilisés, selon David Gollaher.

Depuis, la recherche a permis d’établir que l’opération permettait de traiter différentes infections urinaires et de réduire le risque de contamination du VIH et de cancer de la prostate. Mais selon une étude publiée en 2014 dans le journal Mayo Clinic Proceedings, le taux de circoncision chez les nouveaux-nés serait en baisse, de 83% dans les années 60 à 77% en 2010. Ce recul a été attribué pêle-mêle à l’accroissement de la population hispanique, traditionnellement moins bien assurée, mais aussi aux signaux contradictoires envoyés par l’American Academy of Pediatrics sur les risques de l’opération (le groupe pense que les bénéfices sont plus élevés que les risques, mais laisse le soin aux parents de décider), et de la hausse du nombre de circoncisions en dehors de l’hôpital, non incluses dans les statistiques officielles.