Ce que Obama a appris à Hollande

Le tweet est parti de Washington, dimanche soir (en anglais): “Félicitation à @FHollande: une autre victoire pour le modèle d’organisation Obama de 2008”. L’auteur est un connaisseur: Stephen Geer était l’un des responsables de la campagne Internet de Barack Obama en 2008. Et il n’a pas de doute. Le camp Hollande l’a emporté notamment grâce à “sa campagne intelligente et innovante qui a permis de mobiliser des volontaires, avec par exemple le porte-à-porte”, confie-t-il au lendemain de la victoire de François Hollande.

Avec deux autres consultants démocrates, Stephen Geer a passé une semaine en France en avril, quelques jours avant le premier tour, à rencontrer les équipes de campagne de Mrs Hollande, Sarkozy et Bayrou au cours d’un “Elysée Tour 2012” imaginé par Olivier Piton. Cet avocat français installé à Washington avait déjà mené l’opération en 2007 et a voulu la renouveler cette fois pour, dit-il “permettre à ces artisans de la révolution digitale de la campagne d’Obama de voir comment les Français se l’étaient appropriée”.

Les équipes de Hollande nous ont expliqué qu’ils avaient fait tout ce qu’ils pouvaient pour incorporer dans leur campagne nos innovations de 2008”, raconte un autre participant au même voyage, John Del Cecato, consultant de la campagne Obama en 2008 et à nouveau cette année. Plus que la technologie, c’est “la façon dont ils ont compris l’importance d’une campagne de proximité” qui l’a frappé.

L’équipe de François Hollande elle-même n’a jamais caché qu’elle avait cherché à reproduire le succès d’Obama en 2008. Vincent Feltesse, patron de la campagne Internet du candidat PS a recruté Blue State Digital, un cabinet de consultants qui aide des candidats démocrates dans tout le pays à utiliser les nouvelles technologies. En février, plusieurs consultants de la société basée à Boston ont séjourné au QG de François Hollande. Et sont devenus d’ardents supporters: Steven Jacobs, un -forcément- jeune consultant de Blue State Digital, qui fut dépêché sur place a passé sa journée de dimanche à twitter son anxieuse attente des résultats de “son candidat”, jusqu’à la victoire libératrice, annoncée évidemment à ses “followers” bien avant l’heure légale…

Analyse d’un échec

A l’inverse des équipes de François Hollande, John Del Cecato a trouvé les dirigeants de la campagne de Nicolas Sarkozy “beaucoup moins intéressés par ces nouvelles façons de faire campagne… Sauf les gens en charge de l’Internet, mais ils n’avaient pas l’oreille des patrons”. Cet expert en communication politique se dit effaré par l’affiche de campagne du président sortant, le montrant seul devant un océan. “J’ai trouvé cela vraiment étrange! Ce qu’il fallait, c’est le montrer en interaction avec des Français de tous les jours, ce que l’équipe de Hollande a fait beaucoup mieux”.

De l’avis de ces experts américains qui ont rencontré les deux camps, les conseillers de Nicolas Sarkozy ont trop compté sur la parole du chef et fait une campagne trop “pyramidale“. “Du coup, dit John Del Cecato, cela devient forcément une élection pour ou contre lui, alors que même pour une candidat sortant il y a des moyens de montrer que c’est le peuple qui est au coeur de la campagne, qui fait la campagne”. En bref, le message de Nicolas Sarkozy n’aurait pas dû être “je vous promets j’ai changé” mais “ensemble nous allons changer les choses”.

Justice contre austérité

Les consultants le soulignent: tactiques et stratégies de campagne ne font pas une victoire. Mais elles y contribuent. “Certes, concède Stephen Geer, beaucoup des électeurs de François Hollande ont d’abord voté contre Nicolas Sarkozy, mais s’ils avaient été seulement mécontents et étaient restés chez eux, ça n’aurait pas aidé la campagne de Hollande!”. L’expert a été impressionné par l’objectif ambitieux fixé par les responsables de la campagne de porte-à-porte du candidat socialiste. “Ils comptaient frapper à cinq millions de portes. C’est énorme!” Et quand la différence de voix est d’un million au terme de l’élection, ça compte.

Cornell Belcher, le sondeur attitré de la campagne Obama, également du voyage à Paris, insiste lui sur le fond de la campagne de François Hollande. En constatant que le candidat socialiste a voulu faire de la justice (fairness) le thème central de sa campagne, il se dit “frappé par la similitude avec notre campagne de novembre prochain: ici aussi ce sera sur la justice, la juste contribution des plus riches à l’effort, etc”. Cornell Belcher admet certes des nuances de style (“vous ne verrez jamais un candidat américain dire qu’il n’aime pas les riches…”), mais le rejet de ce qu’il appelle “l’idéologie de l’austérité” sera aussi, assure-t-il, un thème central de la campagne de Barack Obama pour sa réélection.

Pour autant, l’échec d’un président sortant, confronté à une sévère crise économique a forcément fait réfléchir ces supporters de Barack Obama, qui vient de se lancer à son tour dans une campagne difficile pour sa réélection. De leur voyage, ils assurent avoir tiré des leçons qu’ils tenteront de faire appliquer de ce côté-ci de l’Atlantique. Lesquelles? “Je vous le dirai si ça marche” sourit John Del Cecato…