À Brooklyn, un morceau de Citroën disparait

Vous connaissez Citroën? Ils faisaient des voitures qui roulaient sur trois roues“. Les yeux du responsable chinois de l’entrepôt s’illuminent. Comme s’il avait gardé l’information pour lui pendant des années.

Vendredi matin, au coin de la 3e avenue et la 7e rue à Brooklyn, quartier du Gowanus. La peinture s’étiole. Mais on peut toujours discerner, peint en lettres blanche sur la façade-est du gigantesque entrepôt, le nom “CITROEN”, flanqué de deux double-chevrons, mythique logo de la marque. Aujourd’hui remplie de sofas, de tables et autre meubles bâchés, la structure fut dans les années 60-70 un atelier (et un point de vente) du constructeur automobile français. A l’intérieur du bâtiment, il reste quelques signes de cette époque révolue. A commencer par les poutres métalliques qui servaient à faire coulisser les carrosseries et les moteurs, un toit en bois percé de lucarnes. “Et une gigantesque cuve de pétrole souterraine, que nous avons dû remplir de ciment“, souligne Steven Cheu Ngai, le patron de l’entreprise d’import/export de meubles qui a repris les lieux en 1991.

Cet entrepôt, Carter Willey, employé d’une concession Citroën dans le Bronx dans les années 60, s’y est rendu “trois-quatre fois“. Il venait y chercher des pièces détachées, voire des voitures entières, pour les clients. “Il y avait beaucoup de monde qui travaillait ici, se souvient-il. Cet atelier recevait les importations de pièces détachées, et fournissait New York, et l’ensemble de la Côte Est.”

Aux Etats-Unis, Citroën a notamment commercialisé sa légendaire Traction Avant (à partir de 1938). Puis sont venues la mythique DS, la 2CV et l’Ami-6 (entre autres). Selon Citroën France, plus de 7 000 voitures ont été vendues sur le sol américain entre 1970 et 1976. “Brooklyn étant le quartier le plus peuplé de New York, c’était un marché important pour Citroën. Tout comme Manhattan“, où l’entreprise disposait de son siège pour la Côte Est (celui de la Côte Ouest était à Los Angeles) et d’un showroom, au 300 Park Avenue, souligne Howie Seligmann, fondateur du Greater New York Citroën and Velosolex Club et “citroëniste” de la première heure.

Demande trop restreinte, problèmes de fabrication, réseau de vente pas assez étendu, règlementation trop contraignante: Citroën USA a éteint le moteur en 1977 et l’activité de l’atelier a décliné. “Pour les Américains, les Citroën étaient moins qu’une jaguar, plus qu’une Rolls Royce. C’était un marché exclusif. Leurs ventes ne leur ont pas permis d’atteindre l’équilibre“, poursuit M. Seligmann. “Vous devriez regarder la définition de francophobie dans Wikipédia, suggère quant à lui Carter Willey pour expliquer l’échec de Citroën aux Etats-Unis. Il y avait aussi d’autres raisons: les concessionnaires Citroën étaient sous financés, et leurs entreprises petites et enthousiastes. Les voitures étaient étranges et coûteuses“.

L’entrepôt de Brooklyn est passé entre d’autres mains. “Un fabricant de pièces détachées pour automobiles” croit savoir Steven Cheu Ngai. Aujourd’hui, il s’apprête à connaitre une deuxième mort: la peinture sur sa façade de brique est sur le point de disparaitre pour de bon. Le “CITROEN” et ses chevrons seront recouverts par une peinture grise censée empêcher la chute de briques et l’érosion. “Ça sera fait dans la semaine, en fonction de la météo”, précise le propriétaire. Conscient d’effacer un morceau d’histoire, il s’excuse. “Nous le faisons pour la communauté. Le quartier ici change très rapidement, nous devons réparer le bâtiment, il ne l’a jamais été. Et cela coûterait trop cher de remplacer chaque brique. Si je ne le fais pas, quelqu’un d’autre le fera plus tard“.

“C’est toujours triste, mais en même temps, cela signifie aussi un nouveau départ, relativise Howie Seligmann. Là où Citroën a échoué, peut-être qu’un autre réussira“,  Bref, toute l’histoire de New York.

 Photo: Maurin Picard